Colloque franco-japonais « Le Japon de Paul Claudel »

Le colloque commémoratif du 150e anniversaire de la naissance de Paul Claudel, « Le Japon de Paul Claudel », a été organisé les 3 et 4 novembre 2018 à la Maison franco-japonaise à Tokyo.

Le colloque commémoratif du 150e anniversaire de la naissance de Paul Claudel, « Le Japon de Paul Claudel » - JPEG

C’est à la Maison franco-japonaise (Tokyo) que le 150e anniversaire de la naissance de Paul Claudel a été fêté, les 3 et 4 novembre 2018, devant un public nombreux et passionné. Sur deux journées, ce grand colloque franco-japonais a permis d’évoquer la mémoire de celui qui fut appelé le « poète-ambassadeur », en poste au Japon de 1921 à 1925, puis de 1926 à 1927 – dans un pays qu’il avait découvert dans un premier voyage en 1898, depuis la Chine où il officia comme diplomate durant quatorze années.

Après l’ouverture par le Professeur Toru Haga et par l’ambassadeur de France, les intervenants, dont certains spécialistes venus tout spécialement de France, ont présenté tour à tour l’art de vivre, les passions littéraires, l’immense curiosité artistique de Claudel pour la poésie, le théâtre, la peinture du Japon ; puis le renouvellement de ses réflexions religieuses face aux croyances et coutumes qu’il découvre sur place ; enfin les actions diplomatiques de celui qui fut aussi le co-fondateur – avec le baron Eiichi Shibusawa - de la Maison franco-japonaise en 1924. Cette toute première structure de coopération culturelle et scientifique franco-japonaise, qui fêtera ainsi son centenaire en 2024, a concrétisé l’idée d’une relation privilégiée entre la France et le Japon et a permis de lancer dans son sillage l’Institut franco-japonais du Kansai (Kyoto, 1927), puis la Maison du Japon à la Cité universitaire (Fondation Satsuma à Paris, 1929) et, beaucoup plus tard, l’Institut franco-japonais de Tokyo (1952). Le colloque a ainsi offert l’occasion de croiser plusieurs images fortes, celles d’un ambassadeur inspiré, à l’esprit ouvert, au geste efficace, et celles d’un homme de lettres visionnaire, dont les pièces – notamment Le Soulier de Satin écrit au Japon - continuent d’être jouées de nos jours au Japon comme en France.

Pour conclure, Laurent Teycheney (Université des Arts de Tokyo) a présenté un concert de musique contemporaine inspiré de Cent phrases pour éventails, avec des extraits vidéo de l’Ensemble Muromachi et un spectacle de danse japonaise et violons offert par Takumi Shuto, Marie Suga et Yuki Horiuchi. Un autre moment de grâce et de transmission.

Sous la houlette du Professeur Shinobu Chujo, meilleur spécialiste de Claudel au Japon, un important Comité de programmation a porté le projet, avec la coopération de la Fondation du Japon, du Bureau Japonismes 2018, les soutiens de la Fondation Ishibashi, de Tokyo Club, de l’Association for Corporate Support of the Arts, de l’ambassade de France au Japon/IFJ, et la collaboration de la Fondation Maison franco-japonaise et de l’Institut français de recherche sur le Japon à la Maison franco-japonaise. Cette commémoration a été accompagnée au Japon de plusieurs expositions, ouvrages, présentations de nô, et de théâtre dans la mise en scène du Professeur Moriaki Watanabe.

Ce n’est pas sans une émotion partagée que l’on constate la ferveur dont Paul Claudel fait l’objet aujourd’hui encore dans ce pays dont il a tant aimé les arts et la nature.

Allocution de l’ambassadeur Laurent Pic (03.11.2018)

Cher Professeur Haga,
Monsieur le Président de la Fondation Maison franco-japonaise,
Messieurs les Vice-Présidents,
Monsieur le Président de la Fondation du Japon,
Madame la Directrice de l’Institut français de recherche sur le Japon à la Maison franco-japonaise,
Mesdames et Messieurs les Professeurs émérites,
Mesdames et Messieurs les Professeurs,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

Ce n’est pas chose facile aujourd’hui devant vous, qui avez accumulé une telle connaissance de l’œuvre et du parcours de Paul Claudel, l’écrivain-diplomate, que d’ouvrir ce colloque qui lui est consacré, à l’occasion du 150ème anniversaire de sa naissance. Mais, ne serait-ce que par reconnaissance de la passion qui vous anime, je ne pouvais me soustraire à cet exercice que vous attendez de moi et qui consiste à dire quelques mots, les moins incongrus possible, sur mon illustre prédécesseur qui, chaque matin, me regarde lorsque je franchis la porte de mon bureau.

Dans un colloque sur les liens entre littérature et politique, Pierre Sellal, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères de 2009 à 2014, rappelait qu’il est de tradition pour l’ambassadeur à Rome de parler de Chateaubriand comme de son prédécesseur, ou de son collègue à Bruxelles ou à Tokyo d’évoquer Paul Claudel. Tout en reconnaissant qu’il ne lui déplaisait pas d’occuper le bureau qui fut celui de Philippe Berthelot, un de ses prédécesseurs qui avait d’ailleurs, en son temps, joué pour Paul Claudel le rôle de protecteur, il y voyait l’occasion pour les « diplomates pur sucre de flatter leur propre vanité ».

J’ai donc bien peur ce matin, à l’évocation de Paul Claudel, de franchir la limite de l’immodestie, en vous parlant de ma propre expérience du Japon. J’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur, moi qui m’efforce en permanence de cultiver, dans les fonctions qui sont les miennes, la tension permanente entre l’engagement personnel et l’anonymat qui caractérise si justement, comme le disait encore Pierre Sellal, le métier de diplomate, dont la mission est de transmettre évaluations, analyses et recommandations en s’efforçant de mettre sa propre personne entre parenthèses.

En cette année de 160ème anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et le Japon, les autorités japonaises ont choisi la France pour organiser une saison culturelle, « Japonismes 2018 », faisant écho à l’expression chère à Paul Claudel d’âmes en résonance. Cette expression mérite qu’on s’y arrête. Au sens propre, le mot résonance caractérise la manière dont une salle, un corps, restituent le son, en résonnant éventuellement à des fréquences propres. Au sens figuré, il évoque ce qui provoque une réponse chez quelqu’un, ce qui l’émeut.

On ne pouvait, me semble-t-il, trouver une description plus juste des liens tissés au fil du temps entre nos deux cultures, fondés sur une fascination mutuelle, mais surtout sur des échanges réciproques et des émotions partagées.

Fascination d’abord. C’est bien ce que Paul Claudel a éprouvé en parcourant de manière insatiable le Japon, en découvrant ses paysages si subtils, en s’appropriant cette relation si particulière entre les Japonais et la nature qui les entoure et en s’enthousiasmant sur leur capacité à faire vivre des traditions immuables, faites de gestes d’une précision et d’une économie aussi remarquables.

J’en ai moi-même fait l’expérience, en rendant visite au fin fond de la Préfecture de Gifu à un couple d’artisans consacrant sa vie à la fabrication du papier washi dans une relation si profonde et si intime avec la nature et la matière qu’elle permet à l’époux de savoir, au bruit de l’eau dans le tamis, si la feuille produite par son épouse s’approchera du chef d’œuvre.

Que dire de Kunihiko Moriguchi, ce trésor national vivant, que Balthus a convaincu de la valeur de la transmission et qui continue, avec toujours autant d’application, d’enthousiasme et un regard si bienveillant et si confiant sur le monde, à réinventer l’art du kimono et du Yuzen ? Sublime, il n’y a pas d’autre mot.

Quelle émotion enfin, après avoir franchi le long couloir sombre du rez-de-chaussée de la Villa Chuzenji et tourné à droite, de découvrir les eaux sombres du lac et la silhouette conique du volcan Nantaï à partir de l’enfilade de cette magnifique véranda toute ouverte à ce tableau majestueux. Comme le rappelait Philippe Pons, dans son article de 2009 au moment de la réouverture de la villa, Paul Claudel « découvrit dans la nature et la tradition esthétique japonaises une harmonie en phase avec sa sensibilité ».

Mais, ce que l’on doit à Paul Claudel, ce qui constitue son legs le plus précieux à mes yeux, c’est d’avoir donné à la France et au Japon les instruments de leurs échanges culturels et intellectuels qui perdurent jusqu’à ce jour. Sa fréquentation du Lycée Gyosei, la brillante étoile du matin, comme ses liens avec le viconte Shibusawa Eiichi et le sénateur Inabata ont permis de fonder, respectivement à Tokyo et à Kyoto, la Maison franco-japonaise et la société de rapprochement intellectuel franco-japonais, première incarnation de l’Institut français du Japon. Je considère les descendants de ces instruments comme un trésor, dont il m’appartient de prendre soin en permanence afin de faire en sorte qu’ils servent, pour longtemps encore, le « contact intime et continuel » de la France avec le peuple japonais.

Pourquoi ? Parce que je suis convaincu que les échanges et les croisements sont une richesse inestimable pour nos deux pays, comme ils le sont pour le monde. Pas plus aujourd’hui qu’hier, les cultures ne peuvent s’épanouir isolément, dans l’illusion d’un repli sur soi, systématiquement mortifère, qui constitue pourtant le fonds de commerce simpliste d’un certain nombre de politiciens ayant pour seul ressort de jouer sur les peurs. Entre le Japon et la France, la confiance est, au contraire, de mise. Elle nous permet d’affronter ensemble les défis de notre temps et de rester nous-mêmes, avec nos valeurs, avec nos cultures, mais aussi avec ces influences mutuelles si fécondes qu’elles nous font avancer. Elle nous permet aussi de trouver ensemble les réponses aux défis communs auxquelles nos sociétés sont confrontées, dans un monde globalisé qui appelle plus et pas moins d’action collective. C’est tout le mérite du débat d’idées auquel la Maison franco-japonaise, où nous sommes réunis aujourd’hui, contribue avec beaucoup d’énergie et de pertinence.

Rien de plus réjouissant aussi de voir récemment à Kyoto, lors de la sixième édition de nuit blanche, cette belle exposition, « création sous influence », qui raconte l’histoire de ce qu’apporte la confrontation de nos techniques, de nos traditions et de nos expériences créatives pour le plus grand bénéfice de l’art avec un grand « A » et de l’enrichissement qui en découle pour chacun de nos deux pays. Je suis heureux que cette exposition soit prochainement présentée à Tokyo et vous invite à la découvrir.

Je voudrais terminer en vous remerciant, vous les organisateurs de ce colloque, vous qui contribuez à faire vivre l’héritage de Paul Claudel. La transmission fait incontestablement partie de toute démarche intellectuelle et est indispensable à la poursuite de notre chemin commun. Je vous souhaite des travaux aussi passionnants que fructueux.

Merci de m’avoir permis de les introduire.

dernière modification le 07/11/2018

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