Conférence des ambassadeurs et des ambassadrices 2018 [ja]

Allocution d'Emmanuel Macron, Président de la République (27.08.2018)
Allocution d’Emmanuel Macron, Président de la République (27.08.2018)
© F. de La Mure / MEAE
Allocution d'Emmanuel Macron, Président de la République (27.08.2018)
Allocution d’Emmanuel Macron, Président de la République (27.08.2018)
© F. de La Mure / MEAE
Conférence des ambassadeurs et des ambassadrices (29.08.2018)
Conférence des ambassadeurs et des ambassadrices (29.08.2018)
© F. de La Mure / MEAE
Discours d'Édouard Philippe, Premier ministre (28.08.2018)
Discours d’Édouard Philippe, Premier ministre (28.08.2018)
© F. de La Mure / MEAE
Discours d'Édouard Philippe, Premier ministre (28.08.2018)
Discours d’Édouard Philippe, Premier ministre (28.08.2018)
© F. de La Mure / MEAE
Discours de clôture de Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des Affaires étrangères (29.08.2018)
Discours de clôture de Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (29.08.2018)
© F. de La Mure / MEAE
Discours de clôture de Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des Affaires étrangères (29.08.2018)
Discours de clôture de Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (29.08.2018)
© F. de La Mure / MEAE
Discours de clôture de Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des Affaires étrangères (29.08.2018)
Discours de clôture de Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (29.08.2018)
© F. de La Mure / MEAE
Jean-Yves Le Drian aux rencontres économiques « 1 Ambassadeur - 1 Entrepreneur - 1 Région » (27.08.2018)
Jean-Yves Le Drian aux rencontres économiques « 1 Ambassadeur - 1 Entrepreneur - 1 Région » (27.08.2018)
© F. de La Mure / MEAE
Jean-Yves Le Drian et Jean-Baptiste Lemoyne lancent les rencontres économiques « 1 Ambassadeur - 1 Entrepreneur - 1 Région » (27.08.2018)
Jean-Yves Le Drian et Jean-Baptiste Lemoyne lancent les rencontres économiques
« 1 Ambassadeur - 1 Entrepreneur - 1 Région » (27.08.2018)
© F. de La Mure / MEAE
Nathalie Loiseau, ministre chargée des Affaires européennes lors du dîner "Europe" (27.08.2018)
Nathalie Loiseau, ministre chargée des Affaires européennes lors du dîner "Europe" (27.08.2018)
© J. Litvine / MEAE
Nathalie Loiseau, ministre chargée des Affaires européennes lors du dîner "Europe" (27.08.2018)
Nathalie Loiseau, ministre chargée des Affaires européennes lors du dîner "Europe" (27.08.2018)
© J. Litvine / MEAE
Rencontres économiques « 1 Ambassadeur - 1 Entrepreneur - 1 Région » (27.08.2018)
Rencontres économiques « 1 Ambassadeur - 1 Entrepreneur - 1 Région » (27.08.2018)
© F. de La Mure / MEAE
L'ambassadeur Laurent Pic aux rencontres économiques « 1 Ambassadeur - 1 Entrepreneur - 1 Région » (27.08.2018)
L’ambassadeur Laurent Pic aux rencontres économiques « 1 Ambassadeur - 1 Entrepreneur - 1 Région » (27.08.2018)
© F. de La Mure / MEAE

 
La Conférence des ambassadeurs et des ambassadrices 2018 s’est tenue du 27 au 31 août à Paris. Ce rendez-vous annuel est un moment central pour la diplomatie française : c’est l’occasion pour les plus hautes autorités françaises de présenter les orientations et les priorités qui guideront le travail des représentants de la France à l’étranger et auprès des organisations internationales tout au long de l’année à venir.

Au-delà du rendez-vous diplomatique, la Conférence permet aux chefs de poste diplomatiques d’échanger entre eux, de partager leur expérience, mais aussi de débattre avec des élus, des experts ou encore des représentants du secteur privé.

Cette année, la Conférence des ambassadeurs et des ambassadrices a abordé les grands sujets diplomatiques actuels sous l’angle du thème « Alliances, valeurs et intérêts dans le monde d’aujourd’hui ».

Plus d’informations sur la Conférence des ambassadeurs et ambassadrices

Vidéo : revoir le discours de clôture de Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (29.08.18 - 17h45)

Lire le discours de Jean-Yves Le Drian

Monsieur le Secrétaire d’État, cher Jean-Baptiste Lemoyne,

J’excuse Nathalie Loiseau qui accompagne le président de la République au Danemark et en Finlande –

Monsieur Premier ministre, cher Jean-Pierre Raffarin,

Mesdames et Messieurs les ministres,

Madame et Monsieur présidents des commissions parlementaires,

Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Monsieur le secrétaire général,

Mesdames les Ambassadrices et Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames, Messieurs,

Lorsque je me suis exprimé devant vous pour la première fois, il y a un an, la France était attendue. L’élection présidentielle avait cristallisé, dans un message d’ouverture, la volonté de transformation de notre pays, ainsi que son rejet du populisme et du repli. Elle avait suscité, jusqu’à l’étranger, espoir et curiosité. Notre pays avait une opportunité à saisir et notre diplomatie a su se montrer à la hauteur d’une tâche qui a rendu notre mission à la fois plus facile et plus exigeante. Je sais que vous n’avez pas ménagé vos efforts, je sais quelle part de ce succès vous revient. Je suis donc très heureux d’être à nouveau parmi vous, heureux de trouver réunie ici cette équipe de France que vous formez à votre manière.

Un an après notre première rencontre, nous allons donc clore la vingt-sixième édition de cette Conférence, qui pour la première fois porte officiellement le nom de « Conférence des ambassadeurs et des ambassadrices ». Cette année, plus d’un quart d’entre vous sont des femmes, contre à peine plus de 10% il y a six ans. C’est un signe parmi d’autres de la modernisation de ce ministère, et je m’en réjouis.

Chaque année, la Conférence est un temps fort de la vie de notre ministère.

D’abord c’est le moment où le président de la République vient fixer le cap.

C’est aussi un moment d’échange, marqué par un grand esprit de liberté. C’est pourquoi j’ai souhaité laisser davantage de temps aux ateliers fermés et réitérer l’exercice du huis clos, initié l’année dernière, je crois particulièrement réussi cette année. Deux heures et demie.

Enfin, la conférence c’est un moment où les portes de notre ministère s’ouvrent à tous ceux avec qui nous avons vocation à unir nos forces.

Vous agissez au nom de l’ensemble du gouvernement. Je me réjouis que Gérard Collomb, Florence Parly, Frédérique Vidal et Jean-Michel Blanquer aient pris la parole devant vous ces derniers jours, confirmant la vocation interministérielle de votre mission.

Je me réjouis aussi de la présence de Peter Altmaier, qui nous a fait, à Jean-Baptiste Lemoyne et à moi-même, l’amitié de participer hier à un déjeuner de réflexion sur la politique commerciale.

Cette Conférence est enfin un moment d’ouverture sur la société civile, et notamment le monde des entreprises, car cette rencontre annuelle est aussi l’occasion de faire connaître l’action de nos postes à nos concitoyens et d’identifier de nouveaux axes de travail au plus près de leurs préoccupations. Cent quatorze d’entre vous iront vendredi dans les régions françaises pour parler du travail qui se fait dans cette maison. C’est un point important ; j’y reviendrai dans mon propos.

À tous ces égards, notre conférence a été un succès et je souhaite remercier le secrétaire général, cher Maurice Gourdault-Montagne, ainsi qu’Olivier Chambard et Sébastien Minot, qui y ont particulièrement œuvré, ainsi que tous ceux qui, parmi vous, ont travaillé à ce succès.

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

L’année qui vient de s’écouler restera, dans notre mémoire collective, comme un moment où les circonstances nous apprirent à conjuguer enthousiasme et gravité. Si la France a retrouvé une position favorable sur la scène internationale, force est de constater que les risques que nous avions pressentis, les tendances préoccupantes que nous avions détectées, sont devenus réalité.

Chacun parmi vous en est conscient : nous vivons dans une période de tension et de conflictualité. Les deux ruptures que j’évoquais devant vous l’an dernier se sont confirmées : une rupture sur le plan de la sécurité, se manifestant par la multiplication des crises aux portes de l’Europe ; une rupture dans l’économie internationale, liée aux déséquilibres commerciaux que risquent d’aggraver les tentations de guerre économique. Cette année a aussi attesté du bien-fondé de nos craintes quant à l’émergence de menaces d’un type nouveau dans le domaine cyber et sur le terrain de l’information. La campagne de manipulation orchestrée autour des attaques chimiques du régime syrien contre la Ghouta orientale en a fourni le triste exemple.

Mais à ces crises sur la scène internationale, s’ajoute une crise de la scène internationale.

Le problème qui se pose désormais à nous, c’est que nos modes de pensée et de travail ont été ébranlés par la remise en cause des principes mêmes qui régissent les rapports entre les États, à commencer par le respect de la parole donnée. En un an, nous avons assisté à la dénonciation de l’accord de Paris sur le climat, de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, à l’imposition unilatérale de surtaxes douanières remettant en cause les accords commerciaux existants et à des prises de positions revenant à minorer ou, du moins, à conditionner les obligations d’assistance mutuelle entre alliés. Ce sont autant de défis portés à l’idée même de diplomatie.

L’autre fondement remis en cause aujourd’hui - c’est pourquoi je parle de crise de la scène internationale - c’est la capacité à dresser un diagnostic partagé des problèmes du monde. Le président de la République a souvent utilisé la notion « d’intraduisibles ». Elle s’applique assez bien au quotidien du diplomate, qui doit composer avec ce que les approches de nos partenaires ont de fondamentalement ancré dans des histoires, dans des cultures, des impératifs politiques qui ne sont pas les nôtres. Traduire les « intraduisibles », c’est votre défi. Mais il est des cas où des États manient sciemment le mensonge ou la manipulation. Il est même des cas où, aidés par les outils offerts par Internet ou les médias de masse, ils chercheront à générer une réalité alternative, à manipuler nos opinions. C’est alors sur le principe même du dialogue qu’ils font peser une menace.

Tous ceux qui reviennent sur leur parole ou agissent de mauvaise foi sont faibles ; s’ils sont faibles, l’ordre du monde ne s’en trouve pas radicalement troublé. Mais s’ils sont puissants, comme c’est le cas aujourd’hui, ils mettent en péril la possibilité même de l’action diplomatique.

Ce constat nous oblige à revoir la manière dont nous concevons notre action. Pour mener à bien le double projet de refondation que porte le président de la République - refondation de l’Europe, refondation du multilatéralisme -, nous devons donc nous atteler à repenser notre diplomatie. En fait, pour parler très concrètement, nous devons nous battre pour qu’il demeure possible de faire de la diplomatie. Nous le devons parce que le monde en a besoin et parce que la France en a besoin. Et par diplomatie, je n’entends pas, vous le savez, l’incantation ou la posture, voire le bavardage.

Permettez-moi de prendre pour guide le Général de Gaulle, qui se livrait, lors d’une conférence de presse tenue à l’occasion la crise de Berlin en 1961, à une sorte de leçon publique de diplomatie : « À un certain point de menace de la part d’un impérialisme ambitieux, tout recul a pour effet de surexciter l’agresseur, de le pousser à redoubler sa pression, et finalement, facilite et hâte son assaut. Au total, actuellement, les puissances occidentales n’ont pas de meilleur moyen de servir la paix du monde que de rester droites et fermes. Est-ce que cela veut dire que pour toujours les deux camps devront s’opposer ? Ce n’est pas du tout ce que pense la France. La France croit que la civilisation moderne n’a d’avenir que par l’entente et puis la coopération. »

Mesdames et Messieurs,

Les circonstances exigent parfois d’assumer le rapport de forces. C’est encore le cas aujourd’hui, nous ne le savons que trop bien. Mais assumer le rapport de forces n’interdit en rien de rechercher partout où c’est possible la voie du dialogue et de l’association. Cette évidence, il nous revient d’en faire une méthode. Car la leçon du Général de Gaulle est aussi comme une invitation à agir : agir pour défendre notre vision d’un ordre international régulé, agir pour défendre nos intérêts dans le monde, agir en conformité avec les valeurs que nous prônons.

Les solutions que nous entendons privilégier sont de notre temps, car la diplomatie, c’est la seule approche qui nous permettra de faire face aux grands défis de demain : le défi du climat, le défi du numérique, le défi de la mondialisation. Toutes ces questions se poseront - et, dans bien des cas, se posent déjà - à l’échelle globale. Il serait vain de prétendre leur apporter des réponses nationales ou régionales. Et ces questions se poseront à nous - et là encore, dans bien des cas, se posent déjà - d’une manière absolument inédite. Nous ne pouvons pas nous contenter de ralentir le délitement de l’ordre international, nous devons prendre en main sa recomposition. Pour organiser le « One Planet Summit » ou réunir les responsables libyens à Paris le 29 mai dernier, nous sommes sortis des cadres habituels et nous avons bien fait. Nous devons donc conserver cet esprit d’initiative, conserver cette inventivité. Nous devons innover.

Ce programme est ambitieux. Nous devons nous employer à le mettre en œuvre, en nous attachant à trois priorités :

D’abord, nous donner les moyens d’être réellement souverains, c’est-à-dire de maîtriser notre destin dans le monde ;

Ensuite, proposer des solutions concrètes aux grands défis de notre temps ;

Enfin, assurer que les cadres collectifs et la possibilité même du dialogue soient préservés pour l’avenir.

Notre souveraineté et notre autonomie dans l’action constituent les conditions d’une diplomatie capable d’aller au-delà du discours. C’est le maintien de moyens de défense suffisants, bientôt portés à 2% de notre PIB, qui a permis à la France, en avril dernier, conjointement avec les États-Unis et le Royaume-Uni, de faire respecter la ligne rouge tracée par le président de la République en mai 2017 devant Vladimir Poutine. Je veux donc, cette année, placer la question des moyens au cœur de mon propos, comme je l’ai placée au cœur de mon action depuis un an. Et je voudrais évoquer, ce faisant, deux éléments de ce que j’appellerai notre capital diplomatique : notre capital interne, celui qui détermine notre puissance et notre influence propre et notre capital externe, c’est-à-dire l’ensemble des alliances, des partenariats et des relations que nous pouvons mobiliser dans le monde pour appuyer nos priorités.

Je veux commencer par évoquer les leviers dont notre ministère disposera pour agir. Le président de la République avait annoncé, l’an dernier, que 2018 serait une année de stabilisation. Ce fut le cas. 2019 sera une année de reconquête de nos moyens.

Premièrement, le principe de l’universalité de notre réseau a été une fois de plus confirmé. Pour moi, c’est essentiel. C’est parce que notre réseau est universel que nous avons pu obtenir, avec un score exceptionnel, l’élection de Ronny Abraham à la Cour internationale de justice. Et, lorsqu’il s’est agi d’appuyer la candidature d’Audrey Azoulay à la direction générale de l’UNESCO, je rappelle qu’à ce moment-là il n’y avait pas de petites et de grandes ambassades.

Deuxièmement, l’ensemble des leviers concrets de notre action vont être accrus. Il ne me revient pas de présenter dans le détail les arbitrages rendus avant la publication du projet de loi de finances. Je voudrais toutefois donner quelques illustrations.

  • Notre aide publique au développement augmentera de manière spectaculaire, conformément aux engagements pris par le président de la République devant vous l’an dernier, avec l’engagement de 1,3 milliards d’euros pour l’aide projet soit un quadruplement par rapport à 2018. Dans le même temps, les enveloppes des FSPI, à la main des ambassadeurs, augmenteront de presque 50% dans le même temps.
  • Les crédits humanitaires et de sortie de crise atteindront 100 millions d’euros soit un accroissement de 40%.
  • Les contributions volontaires au système des Nations unies atteindront 100 millions d’euros, alors même que nous maintenons nos contributions déjà élevées aux grands fonds multilatéraux de santé, et que notre contribution au programme mondial pour l’éducation atteindra 200 millions d’euros entre 2018 et 2020, comme l’a annoncé le président de la République à Dakar.
  • Les moyens du réseau culturel et de coopération seront stabilisés en 2019 après avoir été augmentés en 2018, de même que le budget de l’AEFE, conformément aux engagements pris par le président de la République. Sur cette base, nous pourrons conforter le modèle de l’AEFE, tout en engageant les évolutions nécessaires à un développement plus ambitieux de son réseau - c’est le sens des propositions que je ferai prochainement au président de la République. Par ailleurs, le rapprochement de l’Institut français et de l’Alliance française va dans le même sens et correspond à une demande que le chef de l’État nous avait adressée l’an dernier. En bref, l’Institut français sera renforcé dans son rôle d’appui aux deux réseaux, et sa colocalisation avec la Fondation à Paris créera des synergies, tout en préservant – c’est un point sur lequel la tension était forte - tout en préservant l’indépendance des Alliances à l’étranger.
  • Concernant la sécurité – c’est un point sur lequel j’étais très attentif, je vous l’avais dit l’année dernière et je l’ai redit dans certains de mes déplacements. En accord avec le ministre Darmanin, nous dégagerons des moyens non budgétaires pour poursuivre et même accélérer le plan de sécurisation de nos ambassades et des lycées français. 100 millions d’euros seront ainsi disponibles en 2019 et en 2020 pour ces travaux de sécurisation. Je m’assurerai, je tiens à vous le dire, personnellement de l’accélération de la mise en œuvre, et cela ne se reproduira sans doute pas deux fois.

Cette hausse des moyens devra s’accompagner d’un renforcement de certains services en administration centrale. Qu’il s’agisse des questions relatives à la politique commerciale au sein de la DUE, des questions cyber ou des questions liées à l’architecture de sécurité en Europe au sein d’ASD ; qu’il s’agisse des équipes des ambassadeurs chargés des migrations ou du numérique, ou encore de l’affermissement de la fonction juridique sous l’égide d’un comité présidé par le directeur des affaires juridiques et chargé de me rendre compte régulièrement. Je demande au secrétaire général de veiller à cette mise en œuvre et d’identifier les autres besoins prioritaires, y compris dans les directions géographiques.

Troisièmement, comme vous l’a dit le Premier ministre hier, le ministère de l’Europe et des affaires étrangères se trouve conforté - singulièrement conforté - dans son rôle de pilotage interministériel. Le transfert vers notre ministère de l’ensemble des ressources du soutien - qu’il s’agisse des ressources humaines, des finances ou de l’immobilier -, vous donne, à vous les Ambassadrices et les Ambassadeurs, l’opportunité d’adapter l’organisation de vos postes. Vous le ferez en impliquant dans votre réflexion les agents administratifs, notamment les services communs de gestion. Ils ont amplement fait la preuve de leur capacité d’adaptation dans le passé, et je voudrais à cet instant saluer leur engagement.

Du coup, le rôle de l’ambassadeur dans la définition de l’équipe dont il estime avoir besoin pour mener à bien sa mission se trouvera considérablement renforcé. Dans quelques jours, je m’adresserai à vous pour vous demander de produire un schéma d’évolution de votre dispositif, tous réseaux confondus, ce qui est une grande nouveauté, je pense que chacun s’en rend compte. Pour vous appuyer dans cette démarche et guider la réforme profonde qu’elle implique, j’ai décidé de nommer auprès de moi Alain Le Roy, assisté d’une équipe interministérielle, il pilotera le projet sous mon autorité directe et assurera avec moi l’indispensable interface avec les autres ministères concernés, il sera à votre disposition pour vous orienter et répondre aux questions très concrètes que ne manquera pas de soulever l’exercice auquel je vous invite.

C’est un exercice difficile mais qui vous place désormais au centre du jeu. Ce rôle crucial pour la défense des intérêts de notre pays, je vous demande de l’endosser entièrement, comme le Président de la République vous y a invités avant-hier.

Vous le savez, les réformes économiques et sociales entreprises par le Président de la République et le gouvernement constituent la condition de notre redressement.

Si l’année écoulée aura été celle de la fin de la procédure pour déficit excessif ouverte contre la France depuis 2009, ce qui crédibilise notre discours sur le respect des règles de l’Union et notre volonté de sa refondation, de nombreux efforts restent encore à faire. Notre ministère doit être en première ligne pour conduire certains d’entre eux, car les chiffres de notre commerce extérieur demeurent singulièrement décevants. L’accroissement des prix de l’énergie y est pour beaucoup et nous savons également que reconstituer notre appareil productif prendra du temps. Mais nous devons agir dès maintenant, pour nous assurer qu’aucune occasion, aucune opportunité à l’étranger ne soit perdue pour nos entreprises.

Les ambassadeurs et les ambassadrices doivent donc devenir les chefs de file, encore plus qu’avant, de notre expansion économique à l’étranger. En conséquence de quoi je souhaite que dès le mois prochain, chacun d’entre vous établisse la liste des dix contrats prioritaires pour nos entreprises dans votre pays de résidence, quelle que soit la taille, et fasse remonter toutes les huit semaines un point sur l’avancée de ces projets, sur ce qui a été entrepris concrètement pour les aider, ainsi que sur les difficultés rencontrées et les actions utiles à mener depuis la France.

À l’international, comme je vous l’avais annoncé l’année dernière et sous l’autorité vigilante de Jean-Baptiste Lemoyne, nous allons rationaliser l’articulation entre les acteurs, notre objectif étant de parvenir à ce que le dispositif de soutien à l’export s’incarne dans un interlocuteur unique sous la responsabilité de l’ambassadeur. Je compte sur votre engagement pour assurer la réussite de cette restructuration.

Mais je suis convaincu par ailleurs que la bataille du commerce extérieur se gagne d’abord sur les territoires, d’abord en France. Pour garantir un suivi plus fin et plus personnalisé à nos entreprises en région, parce que nous avons un nombre insuffisant d’entreprises qui exportent et parce que nous exportons uniquement sur certaines filières et pas dans d’autres, pour avoir une dynamique nouvelle, nous avons redéfini les rôles de Business France, des Régions, de la BPI et des CCI, pour qu’il y ait là aussi un interlocuteur unique. Cette réforme est en cours. Je me suis beaucoup investi avec les présidents de région pour faire adopter le plus largement possible ce schéma qui clarifie le rôle de chacun et place notre opérateur, Business France, au plus près des acteurs économiques de terrain. Au cours de l’année, j’ai l’intention, avec Jean-Baptiste Lemoyne, de me rendre chaque mois dans une région différente pour vérifier la bonne mise en place de ce dispositif et la bonne articulation avec le dispositif que vous-mêmes vous mettez en place dans les pays d’accueil. La première de ces visites aura lieu dès le mois prochain. Ce sera en Normandie puisque le président de région est Hervé Morin.

Sur le front de la diplomatie économique, je veux également évoquer le tourisme, qui est en soi un secteur d’activité porteur pour notre pays et contribue à renforcer son image - et, avec elle, son attractivité - à l’international. En la matière, nous avons connu une progression remarquable. L’année 2017 a été très bonne, avec 87 millions de visiteurs étrangers en France ; l’année 2018 – il y a déjà des chiffres qui circulent mais il faut attendre la fin - devrait l’être aussi, c’est-à-dire que l’on va dépasser les 87 millions, on va même sans doute flirter avec les 90 millions. Nous devons rester mobilisés pour atteindre l’objectif fixé par le Premier ministre, qu’il nous a fixé à Jean-Baptiste Lemoyne et à moi-même, de 100 millions de touristes étrangers d’ici 2020. Par ailleurs nous ne saurions nous contenter de voir seulement quelques hauts-lieux de notre patrimoine concentrer la majeure partie du tourisme international. Là aussi, ma conviction est que le succès passe par les régions – je ne pense pas que Jean-Pierre Raffarin me contredira. Nous travaillerons donc à l’internationalisation des territoires. Pour nous y aider, je souhaite que nos régions puissent régulièrement intervenir devant le corps diplomatique à Paris, à notre invitation, afin d’évoquer leurs ambitions ou leurs projets à l’international.

Enfin, je veux insister sur l’importance des relations que vous entretenez, vous, avec les Français de l’étranger, qui constituent également un atout pour notre pays. La mise en place rapide du fonds de soutien au tissu associatif permettra bientôt de faire émerger des projets de qualité qui ne pourront que profiter à notre pays.

Nous devons donc travailler à nous renforcer. Mais notre souveraineté et notre liberté d’action ne peuvent toutefois être défendues sur la base de nos seuls moyens. Nous devons donc revenir aux fondamentaux de notre action diplomatique.

Dans ce contexte, la maîtrise de notre destin passe d’abord par l’Union européenne. Le président de la République nous l’a rappelé lundi : l’Europe est au cœur de notre souveraineté.

Certes, l’année 2019 sera celle du Brexit. C’est la décision souveraine du peuple britannique et nous la respectons. Depuis le 19 juin 2017, la négociation est enclenchée, sous la conduite de Michel Barnier, qui a reçu des 27 États membres et de la Commission européenne un mandat clair. Jamais il ne s’est agi d’adopter une approche punitive à l’égard du Royaume-Uni. Il a vocation à rester, après son retrait, un partenaire et un allié essentiel pour l’UE et singulièrement pour la France, y compris dans le domaine de la sécurité. On s’interroge encore sur tout ce que pourra signifier le Brexit. Mais je voudrais déjà vous faire part, à ce propos, d’une double conviction : le Brexit ne saurait priver la Grande-Bretagne de l’identité européenne qui est l’une de ses sources vives, ni marquer la fin de la relation entre nos deux pays. La France est bien placée pour savoir ce que l’alliance avec le Royaume-Uni a de précieux, a eu de précieux. Mais il y a aussi ce que nos deux peuples se sentent de commun et qui va au-delà de nos ententes et de nos différends. Il y a ce modèle que nous avons, pour ainsi dire, inventé ensemble, parfois dans la rivalité : la démocratie moderne. Il y a ce choix commun de l’ouverture politique et économique. Il y a aussi une certaine communauté de vues sur la marche du monde. Mais, néanmoins, dans la négociation en cours, nous devons nous garder de toute naïveté. Notre intérêt, mais c’est aussi l’intérêt de la Grande-Bretagne, est de mettre fin dès que possible à l’incertitude que fait planer le Brexit, tout en préservant vigoureusement, fermement, l’intégrité du projet européen.

Le Brexit ne doit pas nous faire oublier que l’Europe se porte mieux qu’on ne le dit souvent. C’est peut-être même curieux que je le dise maintenant, mais, quand même, la Grèce - où je me rendrai la semaine prochaine - est sortie de son troisième plan d’aide, au prix de lourds sacrifices mais aussi grâce à la solidarité européenne et à notre volonté indéfectible de préserver l’Union.

Les faits, y compris dans l’année écoulée, le démontrent : l’Europe est forte. Que l’on regarde ce bilan, qui doit beaucoup à la France.

Il y a eu la détermination de l’Union européenne à défendre fermement ses intérêts commerciaux face aux attaques américaines, défense que nous n’aurions pas pu assurer sur la base de notre seul marché national. L’adoption sans délai de contremesures efficaces a conduit Washington à chercher l’ouverture d’une discussion. On verra ce qu’elle donnera mais elle est là.

Il y a eu l’affirmation d’une Europe plus sociale, avec l’encadrement du travail détaché pour mieux lutter contre les fraudes, et avec l’adoption d’un Socle européen des droits sociaux à Göteborg.

Il y a eu la confirmation que l’Union européenne, lorsqu’elle en a la volonté, est capable de réguler des secteurs fortement mondialisés selon ses propres normes, comme le démontre l’alignement des GAFA sur notre niveau d’exigence. Ce résultat, nous le devons à l’intérêt évident qu’ont ces entreprises à pouvoir continuer à travailler librement sur notre continent. Isolé, il est clair qu’aucun pays européen n’aurait pu espérer un tel succès.

Enfin, le tabou qui pesait sur l’autonomie stratégique de l’Union européenne a été levé, on en parle très régulièrement, il y a trois ans on n’en parlait, mais il a été levé d’autant plus fortement qu’il y a eu l’adoption d’un Fonds européen de défense et la mise en œuvre de la Coopération structurée permanente. Autant d’initiatives que nous devons continuer d’appuyer, sur lesquelles nous devons continuer à innover. Avec Nathalie Loiseau à mes côtés, j’en ferai l’une de mes priorités au cours de cette année.

Mais, malgré ces résultats remarquables, nous le constatons jour après jour, l’Union est en proie à des forces centrifuges. J’ai évoqué le Royaume-Uni. Je pourrais aussi mentionner l’Italie et l’Europe centrale et orientale. Chaque État membre est libre d’élire les dirigeants qu’il souhaite, mais notre vision de l’Union européenne comme cercle premier d’alliance et de valeurs n’est pas compatible avec des gouvernements qui n’en respectent pas les principes fondamentaux, ne se sentent aucunement liés par la solidarité communautaire et ont, au fond, une approche utilitariste de l’Union, dans laquelle ils ne choisiraient que ce qui les intéresse, et en premier lieu la redistribution d’argent. De notre côté, comme l’a clairement indiqué le président de la République, nous ne sommes pas prêts à payer pour cette Europe-là. Il faudra le dire clairement - d’ailleurs je constate qu’aujourd’hui le président l’a dit encore plus clairement que ce que je viens de vous dire là. Il faudra le dire clairement car des élections de mai prochain sortiront les députés européens avec lesquels nous devrons travailler durant cinq ans. Il s’agira d’un moment absolument crucial pour l’Europe. De ces élections - de la participation comme des résultats - et du mandat de la prochaine Commission dépendent l’avenir de l’Union et notre capacité à la réorienter. Et dans la perspective de ces élections, avec le souhait que vient d’exprimer il y a quelques instants le président de la République d’avoir en Europe une majorité progressiste.

Dans la perspective de ces élections, nous devons utiliser les mois qui viennent pour convaincre de la pertinence de nos priorités qui reviennent toutes à faire de l’Europe le lieu de la protection collective plutôt que de la concurrence déloyale : taxation du numérique, intégration de clauses environnementales, sociales et climatiques dans nos accords commerciaux, protection de nos secteurs stratégiques, réforme de la zone euro pour assurer convergence et stabilité. Ce sont les sujets qui sont sur la table et qu’il nous faut mener d’ici les échéances.

Nous y travaillons et nous y travaillerons évidemment avec l’Allemagne, qui est pour nous le partenaire essentiel. En juin dernier, à Meseberg, nous nous sommes mis d’accord sur une feuille de route franco-allemande pour la zone euro, sur une position commune pour harmoniser la fiscalité des entreprises. C’est aussi avec nos amis allemands que nous recherchons, j’y reviendrai tout à l’heure, une solution concertée sur la question migratoire. Nous souhaitons à ce sujet pouvoir parvenir à une position franco-allemande avant le Sommet de Salzbourg du 20 septembre prochain, afin de ne pas laisser ce sujet aux populistes et aux marchands d’illusions et parce que nous savons que la relation franco-allemande est le moteur de la relance européenne. La vitalité de cette relation s’incarnera d’ailleurs très prochainement dans la signature d’un nouveau Traité de l’Élysée, qui pourrait être une source d’inspiration pour imaginer l’avenir de notre Union.

Alors, nous continuerons à avancer en franco-allemand. Mais, sur chacun de ces sujets délicats que je viens d’évoquer rapidement, vos efforts de conviction, là où vous êtes dans les États membres, votre contribution à l’identification de nouveaux partenaires moins évidents ou moins traditionnels, seront également essentiels et le Président de la République, dans le déplacement qu’il effectue actuellement, montre le chemin à suivre.

Le second cercle, c’est celui de notre sécurité collective et de défense de notre continent. Les déclarations du Président Trump laissant entendre avant le sommet de Bruxelles et après le sommet de Bruxelles que la couverture de sécurité américaine, inscrite dans l’article 5 du traité de l’Atlantique nord, n’avait peut-être pas de caractère d’automaticité, ces propos ont eu une portée considérable. Pas tant, d’ailleurs, pour la France, qui a toujours fait de son autonomie en matière de défense un objectif essentiel que pour ceux de nos partenaires qui ont voulu vivre sous parapluie américain, sans chercher à préserver leur capacité d’action autonome. Ce que nous avons à leur proposer, ce n’est pas une voie alternative - car nous n’agissons pas contre Washington -, mais une voie d’autonomie et de concertation entre Européens. Il s’agit de réintroduire en Europe une véritable culture stratégique, fondée sur la compréhension des menaces militaires qui pèsent sur le continent et sur le renforcement des fondements de la solidarité mutuelle, inscrite dans l’article 42.7 du Traité sur l’Union européenne qu’il m’est revenu d’invoquer pour la première fois, au nom de la France, suite à l’attaque terroriste du 13 novembre 2015.

Cette culture stratégique, ce que j’avais appelé l’an dernier une « culture du rapport de forces », doit en outre être assise sur des moyens. L’année 2018 a été celle, souvent à l’initiative de la France, de partenariats industriels nouveaux, je pense en particulier à l’Allemagne avec l’engagement du projet du futur avion de combat. Il faut poursuivre dans cette voie.

Je note d’ailleurs avec satisfaction que nous progressons, même dans des pays à la ferme tradition de neutralité, comme la Suisse où je me suis rendu il y a quelques jours, et qui a décidé de ne pas signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires, pas de manière fortuite mais sur la base d’une analyse équilibrée de ses intérêts de sécurité. Nous vivons dans un temps où il est salutaire que chacun, plutôt que de prendre des postures, s’interroge sur l’effet de ce qu’il fait sur sa propre sécurité et sa capacité à agir dans des cadres de sécurité collective.

Ceci ouvre aussi la question de notre relation avec la Russie. Ce pays est perçu comme un ennemi par certains de nos partenaires, et ils ont des raisons à cela. Mais la France ne recherche ni l’isolement, ni l’affaiblissement de la Russie. Mais, en retour, elle attend respect et coopération.

Au-delà, nous devons continuer à développer partout dans le monde un réseau de partenariats solides, autour d’intérêts croisés, de coopérations concrètes et de soutien réciproque. La France est attendue partout. Cela nécessite d’avoir la capacité de nourrir ces liens, pour qu’ils forment la base de relations solides, pour que puissions survivre aux aléas des désaccords ponctuels dont la vie internationale est nécessairement porteuse.

Parmi les relations à faire évoluer en priorité, je pense à la relation spécifique qui nous lie à l’ensemble du continent africain. Si nous voulons être au rendez-vous des changements qui s’opèrent sur le continent, si nous voulons rester en phase avec les mutations économiques, sociétales, culturelles et numériques que connaît aujourd’hui l’Afrique, un aggiornamento dans la manière dont nous envisageons notre lien avec les Africains est absolument indispensable. C’est le sens du discours prononcé par le Président de la République à Ouagadougou le 28 novembre 2017. À la suite de cela, d’ailleurs, nous avons conclu avec l’Union africaine pour la première fois un accord de partenariat entre l’Union africaine et la France. Et les réformes engagées par nous-mêmes doivent être poursuivies avec détermination, le soutien aux pays africains qui s’y engagent aussi. Et je vous demande de mettre en œuvre les premières mesures d’application du discours de Ouagadougou, qu’il s’agisse des passeports talents ou encore des coopérations nouvelles, innovantes, que ce soient les coopérations sportives que nous avons initiées au Libéria, ou que ce soient les coopérations artistiques et culturelles que nous avons initiées au Nigeria, et beaucoup d’autres. L’Afrique sera au centre de nos préoccupations dans l’année qui vient.

Enfin, notre action dans les secteurs du développement, de la culture, de l’éducation, de la recherche, constitue notre premier levier pour consolider notre présence dans le monde et garantir notre influence à vingt ans. En m’exprimant aux journées du Réseau, au mois de juillet, j’ai tenu à rappeler, au-delà des priorités, le sens profond de cette action d’influence et de coopération. Je me permets de vous y renvoyer, en rappelant simplement ici que cette action est au cœur de notre diplomatie, et au cœur de votre mission d’ambassadeur. Dans les mois qui viennent, nous poursuivrons le travail engagé sur la promotion du français dans le monde, mais aussi sur l’enseignement français à l’étranger, l’export des industries culturelles, notre attractivité universitaire, et tous les autres chantiers que vous avez à l’esprit. Fort de moyens sanctuarisés, notre réseau devra bien entendu continuer à se moderniser et à rechercher de nouveaux publics.

Cette diplomatie dotée de moyens nouveaux et d’un capital de relations renforcé que je viens rapidement d’évoquer, je veux qu’elle soit d’abord une diplomatie de l’action. Non pas parce que nous voulons être présent partout, mais parce que c’est notre intérêt.

Notre objectif premier, celui que le Président de la République nous avait fixé l’an passé, celui qu’il nous a de nouveau répété cette année, c’est la sécurité des Français et la lutte contre le terrorisme islamiste au Levant et au Sahel.

En Syrie, l’équation reste à l’évidence difficile. Mais il faut le dire : l’année qui vient de s’écouler a, d’abord et avant tout, été celle du recul de Daech. Raqqa a été libérée de son joug - et la France peut être fière d’y avoir joué toute sa part. Certes Daech n’est pas entièrement vaincu encore et al-Qaïda, qui n’a rien renié de ses ambitions internationales, est toujours bien présente en Syrie. Mais notre action a conduit à l’affaiblissement du terrorisme dans cette partie du monde, ce dont témoigne aussi, en Irak, la libération de Mossoul.

Nous entrons donc dans une nouvelle étape, celle de la stabilisation des zones que nous avons contribué à libérer et celle de la recherche d’une solution politique, à laquelle nous nous employons.

Pas de stabilisation sans moyen : il était donc indispensable que ce ministère participe, à travers le centre de crise, à la mise en œuvre de nombreux projets - projets de déminage, d’adduction d’eau et d’électricité - dans le Nord Est syrien. Pour les populations de la région, c’est la possibilité de rentrer chez soi et de retrouver un semblant de vie normale. Nous avons engagé des montants financiers significatifs pour agir en ce sens car la victoire contre le terrorisme passe dans ces territoires par l’appui que nous apportons aux civils.

Sur le plan politique, nous avons consolidé, avec les États-Unis, une vision commune au sein du « Small Group ». Nous partageons la conviction que, pour ouvrir la voie au retour à la paix et au retrait des forces étrangères, il est nécessaire que soient prises des mesures de confiance et adoptée une réforme constitutionnelle assurant un environnement neutre, afin de préparer des élections auxquelles tous les Syriens, y compris les déplacés et les réfugiés, puissent participer. Nous souhaitons que cette plateforme serve désormais de base à un dialogue plus large, incluant la Russie et la Turquie. Ces initiatives doivent aussi, nous l’espérons, nous aider à éviter le pire à Idlib, où al-Qaïda est devenue la force dominante, et où près de trois millions de civils vivent sous la menace d’une offensive du régime. Il y a là une véritable bombe à retardement, humanitaire et sécuritaire.

Nos efforts en Syrie visent aussi à conforter les pays voisins, qui subissent de plein fouet les conséquences de cette crise. Je pense à la Jordanie, que nous soutenons dans ses efforts de sécurisation des frontières. Je pense bien sûr au Liban. Le futur gouvernement libanais, quel qu’il soit, pourra compter sur notre appui, pourvu qu’il continue de mettre en œuvre les réformes économiques nécessaires, dans l’esprit de la conférence CEDRE qui s’est tenue le 6 avril dernier à Paris à notre initiative, et qu’il maintienne, je dis cela avec un peu de force, une politique de stricte dissociation des crises régionales.

Nous avons, par ailleurs, une responsabilité historique et un intérêt à ce que la stabilité revienne en Libye et, d’après les dernières informations que je peux avoir, ce n’est pas encore le cas. Mais c’est un objectif majeur. C’est pourquoi je me suis déjà rendu trois fois dans ce pays. C’est aussi pourquoi, en appui du représentant des Nations unies, aux côtés de ses partenaires, en lien avec les pays de la région, la France est à l’initiative depuis un an. Le 29 mai dernier, je l’évoquais au début de mon propos, le Président de la République est parvenu à réunir à l’Élysée, de manière inédite, les quatre principaux acteurs libyens, qui ne se reconnaissaient auparavant pas entre eux.

Trois millions de Libyens se sont enregistrés sur les listes électorales : c’est à la fois un espoir et un appel qu’il nous faut entendre. Nous appuyons l’action de Ghassan Salamé pour avancer dans cette direction et nous soutenons financièrement la préparation des élections, comme j’ai eu l’occasion de le dire sur place.

Bien sûr, rien n’est réglé. Mais, désormais, il y a un plan, il y a un scénario de sortie de crise. Je le dis : ce plan n’est dirigé contre personne, il est dans l’intérêt de tous, aussi bien dans l’intérêt des Européens que dans l’intérêt des voisins de la Libye. Nous poursuivrons nos efforts, car ce qui se joue en ce moment en Libye, c’est à la fois la stabilité et la prospérité de la rive Sud de la Méditerranée.

Au Sahel, nous avons accompagné les États du G5 dans la reprise en main de leur propre sécurité. Depuis le Sommet de Bamako de juillet 2017, la Force conjointe du G5 Sahel est montée en puissance. Trois opérations ont été conduites, avec le soutien de la communauté internationale. Grâce au Sommet de la Celle Saint-Cloud du 13 décembre dernier, les Américains, l’Union européenne et les pays du Golfe appuient cette démarche, qui s’accompagne d’une initiative en faveur du développement importante, l’Alliance Sahel, que le Sommet de Nouakchott de décembre prochain sera l’occasion de porter à maturité.

Au Mali, la réélection du Président Ibrahim Boubacar Keita ouvre l’espoir d’un retour de l’État sur l’ensemble du territoire et d’un réinvestissement résolu de Bamako dans le processus de paix au Nord du pays.

S’agissant de l’Iran, vous savez nos efforts pour préserver le JCPOA. Ils seront poursuivis avec détermination, car il en va de la stabilité internationale et de la souveraineté de l’Europe. Il y a encore un certain nombre de problèmes techniques à régler mais la volonté est au rendez-vous. Mais le régime doit aussi nous entendre quand nous faisons valoir nos demandes, comme je l’ai fait au printemps à Téhéran. J’avais alors clairement dit que la Syrie ne franchirait pas notre ligne rouge sans en encourir les conséquences : ces conséquences sont venues. J’avais dit que des agissements de l’Iran dans la région finiraient par faire naître le risque d’une confrontation. Or nous avons frôlé l’escalade ! Dans l’intérêt de tous, nous continuerons donc de plaider en faveur d’un cadre de discussion global qui porte aussi bien sur le nucléaire après 2025, sur le balistique et sur les volontés de déstabilisation du régime iranien dans la région.

Le conflit dans l’Est de l’Ukraine constitue, par ailleurs, toujours une fracture entre l’Union européenne et la Russie, ce dont témoigne notamment la prolongation des sanctions. Les affrontements sont certes de faible intensité, mais ils n’en demeurent pas moins toujours meurtriers.

Avec l’Allemagne, lors d’une réunion ministérielle en juin à Berlin, nous nous sommes engagés pour remobiliser les parties et obtenir d’elles des avancées pour tenter de recréer de la confiance, cela veut dire : cessez-le-feu, retrait des armes lourdes, désengagement, avancées sur le plan politique. Car la mise en œuvre des Accords de Minsk est la seule issue envisageable. Soyons très clairs : sans volonté politique sur le terrain, envisager une éventuelle mission de l’ONU serait prématuré, voire même contre-productif. On ne peut pas mener des opérations de la paix si la paix n’est pas déjà là.

S’ajoutant à ces crises locales venant parfois les complexifier encore davantage, certains phénomènes représentent des menaces transversales pour notre sécurité, que nous ne pouvons pas non plus nous permettre d’ignorer.

L’an dernier j’avais, devant vous, évoqué les initiatives que nous prendrions en matière d’impunité chimique. Nous l’avons fait. Le partenariat contre l’impunité chimique lancé en janvier 2017 à Paris compte désormais 37 États participants sur tous les continents. Déjà, il a donné des résultats concrets : des mesures de gels d’avoirs ont été prises et il nous est à présent possible de mettre en commun ce dont nous disposons avec les 37 Etats participants. .

C’est dans ce contexte favorable que l’OIAC a décidé, fin juin, d’un mécanisme d’enquête et d’attribution en cas d’attaque chimique, en priorité en Syrie. Nous pouvons être fiers du travail accompli ces derniers mois par notre diplomatie parce que ce n’était pas du tout évident au départ, nous nous sommes montrés à la hauteur du combat mené par la France, en 1993, pour l’adoption d’une convention d’interdiction des armes chimiques.

Cependant, je reste persuadé que, dans les mois qui viennent, nous devrons maintenir notre mobilisation face à ceux qui nient les faits ou pourraient être tentés de tester à nouveau notre détermination.

Concernant la lutte contre le financement du terrorisme, autre enjeu majeur transversal, autre enjeu pour notre sécurité, nous avons également été à l’initiative. En avril dernier, à Paris, plus de 70 États ont souscrit à un agenda ambitieux, qui prévoit de mobiliser l’ensemble de nos moyens en interministériel et de mettre en place de nouveaux partenariats à l’étranger. La dynamique créée à Paris donnera lieu, en 2019, à une deuxième conférence, qui se tiendra en Australie.

Vous le voyez, nous sommes pleinement mobilisés pour assurer la sécurité des Français là où des crises éclatent et à chaque fois que nous détectons une menace transversale. Mais il est aussi dans notre intérêt d’œuvrer à faire baisser le niveau de tension et de conflictualité partout où nous pouvons avoir de l’influence. Je pense, en particulier, au conflit israélo-palestinien. Les États-Unis ont engagé il y a plus d’un an d’importants efforts diplomatiques, dont ils n’ont pas encore annoncé les résultats, peut-être que cela viendra un jour. Il nous faudra, de toute façon, nous aussi, prendre des initiatives. Nous souhaitons le faire en concertation avec nos partenaires les plus proches pour ne pas laisser le terrain aux agitateurs, aux radicaux et aux idéologues de tout bord. Ce que nous chercherons à obtenir, c’est la position historique de la France, un règlement juste et durable du conflit, à savoir l’établissement de deux États, vivant côte à côte en paix et en sécurité, dans des frontières reconnues, et ayant l’un et l’autre Jérusalem comme capitale.

Enfin, nous devons aussi garantir la sécurité de nos concitoyens à l’étranger. Au cours des derniers mois, votre action dans ce domaine a été remarquable : à Ouagadougou, où notre ambassade a fait l’objet d’une attaque, mais aussi au Nicaragua, en Indonésie récemment, et partout dans le monde. L’efficacité de notre dispositif de gestion de crises est reconnue de tous et je voudrais rendre un hommage particulier au centre de gestion de crise et à saluer son directeur sortant, Patrice Paoli.

Si la sécurité des Français demeure la première de nos priorités, notre diplomatie doit aussi servir à répondre aux défis globaux de notre temps.

Incontestablement, les migrations constituent l’un de ces défis. C’est ce que l’année qui vient de s’écouler aura rappelé aux Européens. Le Président de la République s’est longuement exprimé sur le sujet mais, moins qu’aucune autre, la question migratoire ne peut être traitée par une approche simpliste, ou par des slogans. La France a été et continuera d’être à l’avant-garde pour promouvoir une approche européenne de solidarité et de responsabilité, seule approche efficace pour faire face à ce défi. Au Conseil européen de juin dernier, la France a été au centre du jeu pour éviter que les divergences entre Européens ne deviennent des divisions insupportables et insurmontables. Cet été encore, nous avons trouvé avec Malte et quatre autres pays partenaires une solution pour l’Aquarius et les 140 personnes qu’il avait secourues en mer. Mais nous devons faire plus. Nous devons aider chacun à sortir des postures et à se mettre d’accord sur des principes clef et quelques éléments de constat.

Notre principe cardinal, c’est bien entendu celui de l’humanité, de l’accueil de celui qui peut prétendre à l’asile, c’est celui de la générosité. Nous ne pouvons renoncer à ces principes, tout simplement parce qu’ils nous définissent et que les perdre serait nous perdre nous-mêmes.

Pour autant - c’est le second principe - cela ne veut pas dire que le droit ne doit pas être respecté : nous ne pouvons accepter que certains pays refusent le retour de leurs ressortissants illégalement entrés en France. C’est pourquoi nous avons, par exemple, tenu une ligne de fermeté face aux Comores. Je compte sur votre mobilisation sur ce sujet, que nous avons évoqué ce matin avec le ministre de l’intérieur.

Respect de nos valeurs, respect du droit, et enfin - troisième principe - solidarité : solidarité avec les pays européens de première entrée, en jouant réellement le jeu des relocalisations, et solidarité avec les pays de transit, pour les aider à lutter contre les réseaux mafieux de trafic. L’accroissement considérable de notre contribution au Fonds fiduciaire d’urgence de l’UE pour l’Afrique marque à cet égard notre détermination, comme l’ensemble des coopérations bilatérales mises en place, et comme notre initiative, conjointement avec les Pays-Bas, de faire sanctionner, aux Nations unies, plusieurs têtes de réseaux actives passeurs, en particulier en Libye. Parallèlement à cette initiative, nous continuerons de travailler à un régime européen de sanction, qui viendra s’ajouter à l’ensemble des mesures décidées par le Conseil européen.

Autre défi global de notre temps, le numérique.

En décembre, j’ai présenté la stratégie de notre pays en la matière et, en avril dernier, le CAPS a organisé un évènement spécifique sur les manipulations de l’information qui m’a permis de définir un programme d’action.

Nos dispositifs de veille, à la DCP notamment, ont été renforcés afin que nous puissions dénoncer au moins celles des manipulations qui portent atteinte à notre sécurité ou à notre politique étrangère. Nous l’avons d’ailleurs fait, avec un certain succès, face aux contrevérités proférées par le régime syrien sur l’attaque chimique menée en avril dernier contre la Ghouta. À l’avenir, nous resterons très vigilants sur ces actions potentielles.

Avec la DSI, qui deviendra bientôt une Direction du numérique rattachée directement au Secrétaire général, je souhaite que nous menions une réflexion sur les principes fondamentaux de « l’hygiène numérique » à laquelle nous devons nous astreindre et sur la conception de nouveaux services innovants. Nos messageries, qu’elles soient privées ou professionnelles, sont scrutées, comme le sont toutes nos actions sur Internet. Nous devons donc prendre nos précautions, car la maîtrise de l’information et, parfois, du secret est l’une des clefs de notre action et, je vous le dis fermement, le manquement au devoir de discrétion, s’il devait se produire, ne resterait pas sans conséquences.

Bien souvent, ces défis globaux engagent la défense de ce que le président de la République a évoqué, cette année encore, sous le nom de « bien communs de l’humanité ». Depuis un an, la France est à la pointe du combat qu’il faut mener en leur nom.

Je veux d’abord parler du climat. Nous le savons : ce qui se joue dans cette question, ce n’est ni plus ni moins que notre existence à long terme, l’existence de la planète. La décision prise en juin 2017 par les États-Unis de sortir de l’accord de Paris a suscité l’incompréhension et souvent l’indignation, mais n’a pas freiné la dynamique lancée en décembre 2015 : de nouveaux pays ont ratifié l’accord et l’on a assisté à un formidable élan de mobilisation, émanant aussi bien d’acteurs publics que de la société civile, pour apporter les financements nécessaires et permettre sa mise en œuvre pleine et entière.

Cette mobilisation a été renforcée par le « One Planet Summit » qui s’est tenu, le 12 décembre dernier à Paris, à l’initiative du Président de la République. Notre réseau diplomatique s’y est investi avec beaucoup d’énergie. Il devra continuer à le faire, pour assurer le suivi des engagements pris à Paris, qui feront l’objet d’un nouveau rendez-vous de haut niveau en début d’année prochaine, vraisemblablement sur le continent africain.

Parmi les biens communs sur lesquels nous devons veiller, je voudrais également citer les droits humains. Les défendre et les promouvoir demeurera, tant qu’il le faudra, une priorité de notre diplomatie. Ils ne se réduisent pas, je veux le dire, à des « valeurs » qui seraient, en propre, celle de la France, de l’Europe ou de l’Occident. Les droits humains, en réalité, ce sont les principes mêmes qui servent de fondement aux grands textes du droit international. À l’occasion des 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, nous ne manquerons pas de le réaffirmer. Aux côtés de la nouvelle Haut-Commissaire aux droits de l’Homme, Michelle Bachelet, et de mon homologue allemand Heiko Maas, je présiderai, dans quelques jours en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, un événement consacré au rôle de la Déclaration universelle des droits de l’Homme dans la prévention des conflits. Et, le 8 décembre, date anniversaire de l’adoption de la déclaration, nous présenterons une nouvelle stratégie ministérielle pour les droits humains.

Au nom de ces principes, des hommes et des femmes luttent à travers le monde, parfois au prix de leur liberté, voire au péril de leur vie. Nous n’oublions aucun de leurs noms. Ceux de Taner Kilic, en Turquie ou d’Oleg Sentsov, en Russie, figurent toujours au sommet de nos agendas politiques. Ces noms, nous les évoquons tantôt dans la discrétion, tantôt publiquement, privilégiant à chaque fois l’option la plus efficace et la plus pragmatique pour voir nos efforts aboutir.

Fort heureusement, des institutions existent pour défendre les droits humains, des institutions que nous devons défendre et renforcer. C’est dans cet esprit que la France a présenté sa candidature au Conseil des droits de l’Homme pour le biennum 2020-2021 ; dans cet esprit aussi que, dans le cadre de sa présidence du Comité des ministres du Conseil de l’Europe, en mai 2019, la France s’attachera à défendre le système européen de protection des droits de l’Homme, et en particulier la Cour européenne des droits de l’Homme.

Si notre diplomatie doit être une diplomatie des solutions concrètes, il va de soi que notre vocation est et demeurera d’ouvrir aussi des voies nouvelles pour la coopération internationale. C’est pourquoi nous n’entendons pas renoncer à lutter pour un monde plus coopératif, plus juste et donc finalement plus stable.

Cette année, notre mission, ce sera d’abord l’Europe, je l’ai dit tout à l’heure. J’ai indiqué que je la tenais pour le premier cercle de nos intérêts et nous devrons inlassablement au cours de l’année défendre le projet d’une Europe plus souveraine, plus unie, plus démocratique. Faire vivre l’Europe, c’est faire vivre davantage que l’Europe. C’est faire vivre, avec elle, l’idée de la paix par le dialogue, le compromis, la coopération, l’intégration et la tolérance.

Face à ceux qui remettent en cause le bien-fondé de l’action collective et de la diplomatie, face à ceux qui peuvent être tentés par des formes d’organisation alternative consacrant leur puissance nouvelle, notre deuxième mission sera de préserver, partout où cela demeure possible, les espaces de consensus, et la possibilité d’un avenir commun.

Certains acteurs ont fait de la déconstruction du système multilatéral un véritable agenda politique. D’autres, comme la Chine sont tentés d’imposer un système alternatif selon leurs propres normes en leur donnant les apparences de la réciprocité.

Mais si rien n’est fait pour résister à cette logique de sape, quelques années suffiront à mettre à bas le système multilatéral. Cela nous amène à devoir employer toutes nos forces et toute notre énergie à l’éviter. Car, si le multilatéralisme est une éthique des relations internationales, une certaine vision de ce que doivent être les rapports entre les pays du monde, c’est aussi un engagement profondément conforme à nos propres intérêts.

Nous devons donc réagir sans tarder.

D’abord, il faut que nous retrouvions notre capacité à établir la discussion sur la base de faits admis en commun, j’ai déjà eu l’occasion de la dire en début de propos.

Ensuite, nous devons soutenir les agences multilatérales qui œuvrent à la définition d’une vision et d’un projet commun à l’humanité.

C’est pourquoi nous travaillons à rendre leur crédibilité aux organes spécialisés des Nations unies, que ce soit dans le soutien à l’UNESCO et dans l’accompagnement des initiatives prises par Audrey Azoulay pour engager une véritable refondation stratégique de cet outil.

C’est dans ce même esprit que nous avons consenti d’autres efforts budgétaires significatifs pour permettre à certaines agences fragilisées de maintenir une partie de leur activité. Je pense en particulier à l’UNRWA.

Dans ce même esprit également il convient de consolider l’Organisation mondiale du Commerce, qui est un pilier majeur du multilatéralisme. Aujourd’hui, deux options s’offrent aux États. S’ils parviennent à renoncer au confort de l’immobilisme pour négocier de nouvelles règles garantissant une concurrence équitable et loyale pour l’ensemble des entreprises, le multilatéralisme sera plus fort et plus respecté. C’est un peu notre message à la Chine où je me rendrai dans quelques jours, pour évoquer en particulier ces questions. S’ils s’avèrent incapables de cet effort, alors c’est l’unilatéralisme et sa conséquence inévitable, la guerre commerciale généralisée. Soyons lucides : un effondrement de l’OMC n’est pas inenvisageable. Mais il est encore temps de se mobiliser pour éviter le pire. C’est ce que la France fera en novembre, comme l’a indiqué le Président de la République au cours de son discours.

Enfin, il nous faut agir résolument en faveur d’une solidarité internationale réelle. Le Président de la République vous a donné avant-hier ses priorités en la matière : nous aurons les moyens de les mettre en œuvre. L’accroissement considérable des ressources allouées au centre de crise pour répondre aux urgences humanitaires, l’accroissement aussi des mobilisations financières pour l’Agence française de développement, permettra d’agir très fortement. Et cela sera en conclusion et en conséquence de l’excellent rapport que Hervé Berville, que je salue, a pu produire il y a deux jours.

Le G7, qui se tiendra en 2019 sous présidence française, nous donnera l’occasion de dire quelle voie la société internationale a choisie. Comme nos amis Canadiens le savent bien, 2018 a démontré que l’unité de ce format n’est plus acquise. Notre défi sera donc de rechercher l’appui des autres puissances de bonne volonté, celles qui jouent le jeu du multilatéralisme, celles avec lesquelles la France a développé, au fil des ans, des relations denses et fécondes. Outre l’Allemagne, dont j’ai dit l’importance, il y a bien entendu, le Canada, mais aussi l’Australie, l’Inde, le Japon, le Mexique et bien d’autres, tous ces pays qui peuvent être des compagnons de bonne volonté qui, tirant les leçons de l’Histoire, plaident comme nous pour un ordre international régulé. Et nombre d’entre eux se trouvent en Amérique latine aussi et notre diplomatie doit s’y déployer activement pour les associer à cette démarche qui rejoint dans une large mesure leur vision du monde ancrée dans des valeurs démocratiques partagées.

Mesdames les Ambassadrices et Messieurs les Ambassadeurs,

Le 11 novembre prochain, l’Europe, et avec elle le monde entier, se tournera vers son passé et pensera, avec le recueillement qu’inspirent tant de deuils et tant de sacrifices, à ce moment où les armes se turent enfin.

Le souvenir de 1918 enseigne à tous ceux qui, de par le monde, risqueraient de perdre espoir, que même les conflits les plus terribles peuvent cesser. Mais, si cette année fatidique a clos une guerre, nous n’oublions pas qu’elle a aussi ouvert trois décennies de turbulences et d’horreur. Nous devons donc tirer une autre leçon de 1918 : que les démocraties doivent être fortes et qu’elles doivent être unies. Car, sans personne pour se dresser face à lui, celui qui parle le langage de la force finit par passer des paroles aux actes.

En scrutant notre présent, nous devinons confusément les reflets de cette année de soulagement, où le pire pourtant se profilait déjà. Car c’est au miroir de 1918 que les défis que je viens d’évoquer devant vous, ceux que nous aurons à relever ensemble en 2018, prennent tout leur sens. Cherchant à déchiffrer ces reflets, nous comprenons que cette histoire n’est pas seulement faite pour nous inspirer le respect et l’humilité, mais aussi qu’elle nous porte à agir.

Cette réalité concerne très directement nos concitoyens. Il vous revient donc de leur montrer toute la valeur de votre métier. Je me réjouis, Monsieur le Secrétaire général, que vous ayez demandé de multiplier les déplacements sur le territoire pour faire connaître votre métier. Dans le même ordre d’idées, je souhaite que nous mettions en œuvre les propositions que le Conseil d’orientation des affaires étrangères - dont je salue les membres ici présents - a bien voulu me faire récemment : nous lancerons dans les prochains mois au ministère des affaires étrangères un cycle de conférences ouvertes, destinées à tous les publics, afin d’aborder les grands sujets internationaux qui concernent nos compatriotes plus qu’ils ne le pensent parfois ; nous ouvrirons également les promotions de l’Institut diplomatique et consulaire à des personnalités extérieures, afin là encore que la réalité concrète de notre action, de votre action soit mieux connue, et que nous puissions nourrir notre réflexion des apports de la société dans son ensemble.

Nous devons faire plus encore. C’est pourquoi la France a souhaité que les commémorations de l’Armistice soient l’occasion de rassembler, pour la première édition annuelle du Forum de Paris sur la Paix, l’ensemble des acteurs de la gouvernance mondiale. Ils seront réunis dans notre capitale, ils seront nombreux, pour faire avancer des projets concrets et proposer des solutions aux grands défis de la planète, de la question des migrations à la gouvernance de l’intelligence artificielle, de la biodiversité à l’évasion fiscale. Nous voulons ainsi apporter la preuve que nous sommes encore nombreux à croire aux mérites de l’action collective, du multilatéralisme, des règles et institutions qui permettent de façonner un monde plus stable et plus juste.

Je vous invite donc à relayer, autant que vous le pourrez, cette initiative d’espoir et de réalisme. Et, vous, l’aurez compris, je vous invite aussi à y reconnaitre l’image de la diplomatie que nous menons au jour le jour : une diplomatie sûre d’elle-même, mais consciente des dangers qui la menacent ; une diplomatie à la fois ferme et agile ; une diplomatie, en définitive, que l’histoire de notre pays commande de hisser toujours à la hauteur du temps présent.

Je vous remercie.

Vidéo : revoir l’allocution d’Emmanuel Macron, Président de la République (27.08.18 - 11h)

Ouvrant la conférence le 27 août, le Président de la République a rappelé que dans un contexte de tensions internationales inédites, le premier Forum de Paris sur la Paix se tiendra le 11 novembre prochain. Ce forum a pour ambition de renforcer l’action collective en associant les États, les organisations internationales, et la société civile, alors que le monde doit faire face à la double crise du multilatéralisme et de l’Europe.

La question de la sécurité et de la défense de l’Europe est notamment au cœur des préoccupations du chef de l’État, qui se félicite des dernières avancées sur ce terrain (renforcement de la politique commune de défense, création d’un fonds de défense pour financer des initiatives concrètes, conclusion d’accords stratégiques avec l’Allemagne, initiative européenne d’intervention). Un projet de renforcement de la solidarité en Europe en matière de sécurité sera présenté dans les prochains mois.

Rappelant la situation difficile de la Syrie, qui doit néanmoins aboutir à ce que le peuple syrien soit bien en mesure de choisir ses dirigeants, et les progrès accomplis pour le Sahel et la Lybie grâce à l’appui de la France (création des forces conjointes du G5 Sahel, montée en puissance de l’Union Africaine, l’Alliance pour le Sahel…), Emmanuel Macron a également rappelé que "l’unilatéralisme absolu et la guerre commerciale" ne répondaient pas aux insuffisances du système de régulation du commerce international. Pour intégrer les exigences sociales et environnementales de chacun, une première conférence se tiendra en marge du 11 novembre prochain. La négociation et l’adoption d’un nouveau pacte mondial pour l’environnement est également un objectif prioritaire de la diplomatie française.

Lire l’allocution d’Emmanuel Macron

Messieurs les Présidents,

Monsieur le Premier Ministre,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Mesdames, Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureux de vous retrouver aujourd’hui pour ouvrir cette conférence des ambassadeurs et des ambassadrices. Heureux parce que c’est toujours l’occasion unique de partager quelques convictions et une lecture du monde tel qu’il va, dans lequel chaque jour la France agit, est attendue, porte sa voix.

Dans quelques jours, vous rejoindrez vos équipes sur le terrain et vous porterez avec exigence, détermination, une très grande responsabilité.

Votre première responsabilité, ce sera de représenter notre pays, notre histoire, nos idéaux républicains, nos géographies de métropole et d’outre-mer, nos intérêts. Et en représentant la France vous représentez l’histoire, la force, le rôle de notre peuple dans le concert des nations et avez à y conduire une diplomatie que je veux fiable et innovante.

Votre deuxième responsabilité, avec votre équipe, avec l’appui de tous les relais dont vous disposez sur place, sera de mettre en œuvre une politique ambitieuse pour notre pays. Cette ambition, soyez assurés qu’elle se traduira par un rythme de réformes en France qui ne changera pas d’allure, bien au contraire. Le Premier ministre vous en précisera les orientations. Plusieurs ministres auront aussi à s’exprimer sur ce point. Sous la conduite de votre ministre Jean-Yves Le Drian, que je tiens à remercier pour son implication constante, vous nous aiderez à soutenir ces réformes à l’international.

En effet, vous êtes à mes yeux parties prenantes de la stratégie que j’ai demandé au gouvernement de mettre en œuvre pour le pays. D’abord, en associant pleinement nos communautés françaises à l’étranger. Elles sont une richesse, une force. Nos réformes doivent leur être expliquées et elles doivent aussi être portées par elles. Les Françaises et les Français de l’étranger sont un atout pour notre pays. Ils doivent participer pleinement de ce nouveau rayonnement de la France.

C’est pour cela que j’ai souhaité une réflexion en profondeur sur l’enseignement français à l’étranger qui, sur la base du rapport que j’ai demandé au gouvernement, donnera lieu à l’annonce d’une réforme cet automne. C’est aussi pour cela que je veux aller au bout des simplifications attendues par nos concitoyens, en termes de démarches administratives et de vote en ligne.

Ensuite, vous contribuez à la compétitivité de la France. Vous devez expliquer aux gouvernements, aux acteurs économiques dans les pays où vous êtes en poste, la cohérence et l’ampleur de notre agenda de transformation. Notre attractivité s’améliore, mais il nous faut nous mobiliser bien davantage pour nos exportations. Votre mobilisation en faveur d’une diplomatie économique est un élément important de cette stratégie. Nous devons notamment axer notre action collective sur une stratégie export pour les entreprises de taille intermédiaire comme les petites et moyennes entreprises qui seule réduira notre déficit commercial.

Mais j’attends de vous encore davantage. De Ouagadougou à Xi’an, de Sydney à New York ou la Sorbonne, j’ai durant l’année qui s’achève pu, à travers plusieurs discours, renouveler nos approches géographiques ou stratégiques. Il faut que celles-ci soient désormais déclinées avec précision. Cela suppose de choisir des objectifs clairs et donc limités, et de prendre de nouvelles mesures afin d’en assurer le suivi. Nous avons encore trop tendance à considérer que tout est prioritaire et ne pas suffisamment avoir une culture du résultat. Même en diplomatie, le succès se mesure - certes pas en un jour et même sans doute jamais en un jour - à la capacité néanmoins d’infléchir des attitudes, de construire des amitiés et des alliances, de remporter des marchés. En un mot, de faire avancer les intérêts de la France et des Français et de faire partager un peu de notre vision et conception du monde.

C’est l’attente de nos concitoyens, qui veulent légitimement voir les retombées de la politique que nous conduisons. Cela suppose enfin une capacité d’anticipation renforcée. Nous suivons les situations de nombre de pays ou de régions, du Venezuela à la Birmanie en passant par l’Ukraine ou la République démocratique du Congo. Mais nous devons davantage les anticiper, faire parfois des paris, proposer des initiatives. J’en appelle à votre esprit de prospective, d’analyse, d’action. N’hésitez jamais à proposer librement, c’est le meilleur moyen de ne pas subir.

Vous l’avez compris, j’attends beaucoup de vous. Nous avançons dans un contexte qu’il faut appréhender avec calme et lucidité. Calme, car il ne s’agit pas de changer de stratégie dès qu’un événement extérieur apparaît. Lucidité, car il ne s’agit pas pour autant de sous-estimer les crises du monde. Or, durant l’année qui vient de s’écouler, que s’est-il passé ?

La France a réaffirmé sa volonté européenne, sa vision, son projet. La France a proposé une Europe qui protège, plus souveraine, unie et démocratique mais, dans le même temps, les extrêmes ont progressé et les nationalismes se sont réveillés. Est-ce une raison pour abandonner ? Certainement pas. Serait-ce une raison pour dire que nous avons tort ? Tout le contraire. Nous payons là plusieurs décennies d’une Europe qui, il faut le regarder en face, s’est parfois affadie, affaiblie, qui n’a peut-être pas toujours suffisamment proposé. Il faut en réalité redoubler nos efforts. J’y reviendrai.

La France s’est aussi faite le chantre d’un multilatéralisme fort. Or, le système multilatéral hérité du siècle passé est remis en cause par des acteurs majeurs et des puissances autoritaires qui parfois fascinent de plus en plus. Devons-nous rendre les armes ? Est-ce la responsabilité de la France si tel ou tel pays choisit telle sensibilité, si une autre puissance souveraine décide différemment de ce que nous pensons ? La responsabilité de la France est de faire entendre sa voix, de la défendre. Pas de se substituer à la parole des autres. Il nous faudra donc prendre de nouvelles initiatives, construire de nouvelles alliances, porter les débats au bon niveau si nous souhaitons appréhender tous les défis contemporains et le bon niveau est bien celui d’un débat de civilisation pour nos valeurs et la défense de nos intérêts.

L’année dernière, j’avais devant vous exposé les quatre objectifs de notre action diplomatique, au nom de la politique que je mène pour la nation : la sécurité de nos compatriotes, la promotion des biens communs, l’influence et l’attractivité de notre pays et, enfin, une nouvelle ambition européenne.

Ces objectifs sont toujours valides mais les circonstances testent la robustesse de nos principes et la constance de notre action. Je veux aujourd’hui rappeler ce que nous avons fait dans ce cadre, et le ministre y reviendra plus longuement devant vous, mais aussi vous dire comment j’envisage notre réponse à cette double crise du multilatéralisme et de l’Europe. Car oui, plus qu’il y a un an, nous sommes aujourd’hui à un moment de vérité.

Sur la sécurité des Français tout d’abord.

C’est bien évidemment notre priorité et, tout particulièrement, la lutte contre le terrorisme au premier chef. Pour lutter contre le terrorisme islamiste, nous nous sommes dotés d’une nouvelle loi pour la France. Nous avons réalisé l’initiative annoncée ici même il y a un an d’une conférence contre le financement du terrorisme qui s’est tenue à l’OCDE au printemps dernier et l’Australie a accepté de présider une deuxième conférence sur ce sujet, et je vous demande de contribuer à un suivi très attentif de la mise en œuvre de l’Agenda de Paris avec l’ensemble de nos partenaires. Nous avons d’ores et déjà obtenu des premiers résultats. Le suivi de transactions qui jusque-là était opaque et qui touchait directement notre pays. Il nous faut poursuivre inlassablement ce travail.

Mais évoquer la lutte contre le terrorisme, c’est bien entendu revenir sur notre politique au Sahel et au Moyen-Orient où sévissent les groupements terroristes qui menacent la stabilité de ces régions mais qui nous ont aussi directement frappés d’où ont été organisées les attaques qui ont touché notre pays.

Au Sahel, nous avons maintenu notre engagement militaire au travers de l’opération Barkhane. Je veux ici saluer tous nos soldats qui, depuis 2013, sont avec courage engagés sur ce difficile théâtre d’opérations. C’est cette présence et celle de la MINUSMA qui ont évité le pire dans la région et ont permis en particulier que les élections se tiennent ce mois-ci au Mali. Nous avons dans cette région obtenu des victoires importantes ces derniers mois contre la présence terroriste, mais cette action doit se poursuivre avec la même intensité mais en complétant la présence la force Barkhane de plusieurs axes commencés dès juillet 2017.

Premièrement, nous avons appuyé et accéléré la création des forces conjointes du G5 Sahel. Je suis convaincu que notre action militaire sera, en effet, plus efficace encore si elle s’articule mieux avec l’implication des cinq pays du Sahel concernés. Nous avons levé des financements, encouragé les premières opérations des forces. À plusieurs reprises, je me suis déplacé pour constater les avancées et avec l’ensemble des chefs d’État et de gouvernement impliqués nous avons amélioré notre organisation.

Cette organisation est la seule qui, dans la durée, permettra la stabilité parce qu’elle implique pleinement les cinq pays du Sahel concernés à leur propre sécurité. Il nous faut veiller à sa mise en œuvre et dans les prochaines semaines et les prochains mois, nous aurons à conduire de nouvelles opérations conjointes avec ces forces du G5. Il nous faut aussi renforcer la coopération avec l’Algérie, exposée au même risque terroriste, ainsi qu’avec le Nigéria et le Cameroun, engagés contre Boko Haram.

Deuxièmement, nous avons encouragé la montée en puissance de l’Union africaine. C’est ce que j’ai plaidé en juillet dernier au Sommet de Nouakchott devant l’Union africaine et c’est ce que j’aurai l’occasion d’aborder prochainement avec le président Trump et le président Kagame, actuel président en exercice de l’Union africaine. Nous devons travailler à la création d’opérations africaines de paix crédibles, leur assurer un financement stable et prévisible, en particulier entre les Nations unies, l’Union africaine et les organisations sous-régionales.

Troisièmement, nous avons complété notre action militaire par le renforcement et la simplification de notre action en matière de développement, en créant avec l’Allemagne et plusieurs autres bailleurs internationaux l’Alliance pour le Sahel. Ce sont les complémentaires "3D" que j’évoquais l’année dernière : Diplomatie, Développement et Défense, et nous avons commencé à déployer les premières opérations en matière d’éducation, en matière agricole, plus largement économique, dans plusieurs pays de la région où à chaque fois le terrain repris à l’ennemi doit s’accompagner de nouveaux projets qui permettent de donner des perspectives économiques, éducatives, des perspectives de vie aux populations qui, à un moment donné, avaient pu être séduites.

Je veux ici saluer l’action et les résultats obtenus en Mauritanie, au Niger, au Tchad. Il nous faut dans les prochains mois apporter toute notre aide à la stabilité et à la reconquête de certaines régions au Mali et au Burkina Faso.

Quatrièmement, la question du Sahel ne se réglera pas véritablement tant que la stabilité de la Libye ne sera pas assurée. L’anomie qui règne en Libye depuis 2011 a conduit à structurer des routes organisées de trafic de drogue, d’êtres humains et d’armes. Toute la bande sahélo-saharienne a toujours été une région de commerce et de trafic mais ces routes sont aujourd’hui celles de la misère et du terrorisme. Tant que nous n’aurons pas stabilisé la Libye, il sera impossible de stabiliser durablement le Sahel. Ce sont ces routes qui font vivre aujourd’hui les terroristes et qui les financent.

Nous avons pris plusieurs initiatives pour répondre à cette situation. D’abord en luttant contre ces trafics et réseaux de passeurs en lien avec l’Union africaine et l’Organisation internationale pour les migrations.

Ensuite, en réunissant en France MM. Sarraj et Haftar en juillet 2017 puis, pour la première fois, les quatre principaux dirigeants libyens en mai dernier, entourés de la communauté internationale, pour s’engager dans un processus politique commun.

Je crois très profondément à la restauration de la souveraineté libyenne et à l’unité du pays. C’est une composante essentielle de la stabilisation de la région et donc de la lutte contre les terroristes et les trafiquants. Les prochains mois seront à cet égard décisifs, ils nécessiteront notre mobilisation pour soutenir le remarquable travail du représentant spécial du secrétaire général des Nations unies, Ghassan Salamé, pour éviter toutes les tentations de divisions, puisque ce pays est devenu au fond le théâtre de toutes les influences, de tous les intérêts extérieurs. Notre rôle pour notre sécurité et celle de la région, est de réussir à faire cheminer l’accord de Paris des quatre parties prenantes, décidé en mai dernier.

L’autre théâtre d’opération de notre lutte contre le terrorisme est bien entendu la Syrie. En Syrie, la situation reste extrêmement grave et préoccupante. La France a été très active sur le plan diplomatique, de New York à Genève, en passant par toutes les capitales concernées. Nous avons augmenté significativement notre aide humanitaire. Un cessez-le-feu est aujourd’hui indispensable, mais la solution durable à ce conflit sera politique, nous le savons est politique.

La France a été la première à proposer le rapprochement des positions des États occidentaux et arabes d’un côté, et des trois pays dits garants d’Astana de l’autre. Nous avons intégré l’Allemagne et l’Égypte au "Small group" qui tiendra en septembre une nouvelle réunion ministérielle avec les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Arabie saoudite et la Jordanie. Nous avons renforcé notre dialogue avec la Turquie sur la Syrie à un niveau jamais atteint, malgré nos divergences de fond sur la région du Nord-est. Le mécanisme de coordination créé à Saint-Pétersbourg avec la Russie a produit ses premiers effets, en particulier sur le plan humanitaire, en ne cédant rien à nos principes et en agissant par le truchement des organisations non gouvernementales présentes sur le terrain pour mener des opérations humanitaires à destination des populations civiles.

Et je tiens à cet égard à saluer ici le travail remarquable et courageux de toutes les ONG sur le terrain.

Beaucoup de choses ont donc évolué, nous avons, je crois, réussi à reconstruire une voie européenne essentielle dans la crise syrienne, mais ne nous trompons pas, nous sommes sur ce sujet aussi à l’heure de vérité. Nous abordons sans doute les derniers mois du conflit avec un défi humanitaire essentiel dans la région d’Idleb. Et nous sommes à la croisée des chemins pour réussir à mener justement cette solution politique inclusive à laquelle nous croyons, qui seule permettra aux églises d’Orient, mais aussi aux Kurdes, aux Yézidis, à l’ensemble des minorités ethniques et religieuses d’avoir une place dans la Syrie de demain.

Nos lignes sur le conflit syrien sont claires : la lutte contre Daech et les groupes terroristes qui menacent la sécurité de l’Europe, le soutien aux populations civiles et la promotion d’une feuille de route diplomatique inclusive, en lien avec les Nations unies.

J’ai confié à mon Envoyé personnel sur la Syrie, l’ambassadeur François Sénémaud, la mission de faire avancer ces objectifs en lien avec l’ensemble des ministères concernés. Mais la situation est aujourd’hui alarmante, car le régime menace de créer une nouvelle tragédie humanitaire dans la région d’Idleb et ne montre jusqu’à présent aucune volonté pour négocier la moindre transition politique. Cela implique de renforcer encore la pression sur le régime et ses alliés et j’attends à cet égard beaucoup de la Russie et de la Turquie, compte tenu de leur rôle et des engagements pris.

Nous voyons bien ceux qui voudraient, une fois la guerre contre Daech achevée, faciliter ce que d’aucun appelle un retour à la normale. Bachar al-Assad resterait au pouvoir, les réfugiés de Jordanie, du Liban, de Turquie, retourneraient chez eux, et l’Europe et quelques autres reconstruiraient.

Si je considère depuis le premier jour que notre premier ennemi est Daech et que je n’ai jamais fait de la destitution de Bachar al-Assad une condition préalable à notre action diplomatique ou humanitaire, je pense qu’un tel scénario serait néanmoins une erreur funeste. Qui a provoqué ces millions de réfugiés ? Qui a massacré son propre peuple ? Il n’appartient pas à la France de désigner les futurs dirigeants de la Syrie, pas plus qu’à un autre pays. Mais c’est notre devoir et notre intérêt que de nous assurer que le peuple syrien sera bien en situation de le faire.

C’est pourquoi la condition de l’unité, de la stabilité de la Syrie et donc de l’éradication durable du terrorisme islamiste, est bien la construction de cette solution politique inclusive qui passe par une réforme constitutionnelle et la mise en place d’un processus électoral, qui permettra à tous les Syriens, y compris ceux et surtout ceux qui ont fui le régime de Bassar al-Assad, de choisir leur propre dirigeant. Cette action et ces principes sont à mes yeux déterminants pour notre sécurité, même aujourd’hui et demain, car qu’est-ce qui a permis depuis plus de 15 ans de faire prospérer les groupements terroristes, qu’il s’agisse d’Al Qaïda, de Daech ou d’Al-Nosra ?

La misère économique, les régimes autoritaires ne protégeant plus les peuples, la corruption généralisée, mais aussi le non-respect de la souveraineté de ces pays par les puissances étrangères, c’est ce qui a nourri le discours même des islamistes, qui a nourri l’exploitation de toutes les frustrations et du discours antioccidental. Ne reproduisons donc pas ces erreurs. Respectons la souveraineté de la Syrie, mais respectons-la vraiment, en permettant au peuple de s’exprimer et de l’incarner. C’est le sens du combat diplomatique et politique que nous devons mener avec le représentant du secrétaire général des Nations unies Staffan de Mistura, pour faire converger les Syriens, le Small Group, Astana, les États de la région autour d’une même feuille de route inclusive, dont seule la mise en œuvre permettra une paix durable.

Bien entendu, la stabilité de la région dépendra aussi de notre capacité à traiter des sujets iraniens, je viens à l’instant d’échanger à nouveau avec le président Rohani de la crise dans le Golfe, du conflit au Yémen et de la question israélo-palestinienne, qui reste absolument centrale et préoccupante.

Sur ces points essentiels, je ne veux pas ici être trop long et j’aurai à m’exprimer dans les prochaines semaines en prenant avec vous des initiatives concrètes.

Avec toujours le même fil rouge : notre sécurité comme notre vision du monde imposent la stabilité du Proche et du Moyen-Orient ; cette stabilité ne peut se construire que dans le pluralisme ethnique, religieux, politique et le travail avec toutes les parties prenantes. Elle impose donc tout à la fois notre implication et notre exigence quant au respect de la dignité de chacun et des droits humains, mais aussi notre humilité car à aucun moment nous ne saurions nous substituer à la souveraineté des États en question. C’est le sens de notre travail avec le Liban, la Jordanie ou l’Égypte ces derniers mois. C’est ce qui fait que nous serons écoutés et que nous pourrons continuer à être efficaces.

Évoquer dans l’environnement contemporain notre action pour la sécurité des Français, c’est aussi poursuivre notre engagement à lutter contre les armes chimiques et la prolifération nucléaire.

Nous avons créé un partenariat international contre l’impunité en matière d’armes chimiques, nous avons entrainé la solidarité de l’Union européenne avec le Royaume-Uni après l’attaque de Salisbury. Nous avons en juin permis la création d’un nouveau mécanisme d’attribution de telles attaques au sein de l’organisation pour l’interdiction des armes chimiques, au siège de laquelle je m’étais rendu quelques mois plus tôt. Ces actions étaient nécessaires car nous savons combien le rôle, la surveillance de cette organisation est contestée par certains et avait pu être fragilisé par des réformes récentes.

La parole de la France a aussi été tenue et nos lignes ont été respectées. Quand le régime syrien a bombardé sa population avec des armes chimiques, nous avons frappé plusieurs de ses installations dans la nuit du 13 au 14 avril dernier avec nos alliés britanniques et américains, et nous continuerons à agir ainsi en cas d’utilisation avérée de ces armes.

Nous avons lutté contre la prolifération nucléaire, en accompagnant par une politique de vigilance l’ouverture entre la Corée du Nord et les États-Unis, et en nous engageant, contre la décision américaine, pour le maintien de l’accord nucléaire avec l’Iran.

C’est la France, lors de notre rencontre ici-même il y a un an, qui proposait le chemin d’une négociation élargie avec l’Iran portant sur les quatre piliers que vous connaissez et que je vous avais alors exposé.

Cette approche progresse aujourd’hui, c’est une boussole que de nouveaux partenaires suivent, et nous ferons tout pour qu’elle contribue à éviter une grave crise dans les mois qui viennent. Un important effort diplomatique sera le moment venu nécessaire pour établir un nouveau cadre de stabilité. Notre action étroitement coordonnée, en particulier avec le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Union européenne consiste aujourd’hui à préserver ce que l’accord nucléaire de 2015 avait permis et à le consolider par l’ouverture de nouvelles négociations, plus exigeantes encore.

La France saura prendre ses responsabilités sur le sujet iranien, sans complaisance ou naïveté, en maintenant un dialogue étroit avec nos partenaires, parmi lesquels les États du Golfe.

Parler de notre sécurité, c’est aussi parler de la sécurité de l’Europe au regard des risques extérieurs.

À cet égard, durant l’année qui vient de s’écouler, nous avons progressé à un rythme inégalé durant les soixante dernières années. Le renforcement de notre politique commune de défense depuis l’été 2017, la création d’un fonds de défense afin de financer des initiatives concrètes, la conclusion de deux accords stratégiques pour les chars et les avions de combat entre l’Allemagne et la France, la conclusion avec huit autres États membres de l’initiative européenne d’intervention que j’avais proposée en septembre 2017 pour favoriser un esprit de défense entre Européens, sont des avancées aujourd’hui actées et inédites. Jamais l’Europe n’avait avancé aussi vite en matière de défense.

L’Europe a pris conscience qu’elle devait se protéger et la France a dans ce cadre pris toutes ses responsabilités, à travers la loi de programmation militaire promulguée le 14 juillet dernier qui redonne une vision stratégique actualisée face à ces nouvelles menaces à notre pays et des moyens cohérents pour répondre à celles-ci.

La France et l’Europe ont en quelque sorte pris acte des nouvelles menaces contemporaines et du fait que nous avions besoin d’une autonomie stratégique et de défense pour répondre à ces dernières.

Je porterai dans les prochains mois un projet de renforcement de la solidarité européenne en matière de sécurité. Nous devons en effet donner plus de substance à l’article 42-7 du Traité sur l’Union européenne, invoqué pour la première fois par la France en 2015, après les attentats. La France est prête à entrer dans une discussion concrète entre États européens sur la nature des liens réciproques de solidarité et de défense mutuelle qu’impliquent nos engagements aux termes du traité. L’Europe ne peut plus remettre sa sécurité aux seuls États-Unis. C’est à nous aujourd’hui de prendre nos responsabilités et de garantir la sécurité et donc la souveraineté européenne.

Nous devons tirer toutes les conséquences de la fin de la guerre froide. Des alliances ont aujourd’hui encore toute leur pertinence, mais les équilibres, parfois, les automatismes sur lesquels elles s’étaient bâties sont à revisiter. Et cela suppose aussi pour l’Europe d’en tirer toutes les conséquences. Cette solidarité renforcée impliquera de revisiter l’architecture européenne de défense et de sécurité. D’une part, en initiant un dialogue rénové sur la cyber-sécurité, les armes chimiques, les armements classiques, les conflits territoriaux, la sécurité spatiale ou la protection des zones polaires tout particulièrement avec la Russie.

Je souhaite que nous lancions une réflexion exhaustive sur ces sujets avec l’ensemble de nos partenaires européens au sens large, et donc avec la Russie. Des progrès substantiels vers la résolution de la crise ukrainienne, tout comme le respect du cadre de l’OSCE - je pense en particulier à la situation des observateurs dans le Donbass - seront bien entendu des conditions préalables à des avancées réelles avec Moscou. Mais cela ne doit pas nous empêcher de travailler dès maintenant entre Européens. Je compte sur vous pour cela.

D’autre part, nous revisiterons cette architecture européenne en réaffirmant la pertinence du Conseil de l’Europe, dont la France présidera en 2019 le comité des ministres, et de nos valeurs démocratiques. Nous n’avons pas, sur ce sujet, à céder à quelque fascination que ce soit, et que nous voyons poindre un peu partout à travers l’Union européenne ; ces fascinations pour les démocraties illibérales ou pour une forme d’efficacité qui passeraient par la renonciation à tous nos principes. Non. Notre sécurité passe par la réaffirmation de nos valeurs, des droits de l’Homme qui sont au fondement même, non seulement du Conseil de l’Europe, mais de l’Union européenne, et la défense de toutes celles et ceux qui les portent chaque jour, je pense aux organisations non gouvernementales, aux intellectuels, aux artistes, aux militants, aux journalistes. Et sur ce sujet aussi, nous aurons à prendre, en particulier, en marge de l’assemblée générale des Nations unies plusieurs initiatives.

Le deuxième objectif que j’avais assigné, il y a un an, à notre diplomatie, c’est la promotion des biens communs, la protection de la planète, la culture, l’éducation de nos enfants, la santé des populations, les échanges commerciaux ou encore l’espace numérique sont les éléments du patrimoine mondial que nous devons défendre. Mais pour cela, il faut d’abord des règles collectives, acceptées par tous, indispensables pour permettre la bonne coopération, et donc les progrès en matière de défense de ces biens communs. Or, la première menace qui pèse sur nos biens communs, c’est bien la crise du multilatéralisme lui-même.

Le multilatéralisme traverse en effet une crise majeure qui vient percuter toutes nos actions diplomatiques, avant tout, en raison de la politique américaine. Le doute sur l’OTAN, la politique commerciale unilatérale et agressive conduisant à une quasi-guerre commerciale avec la Chine, l’Europe et quelques autres, le retrait de l’accord de Paris, la sortie de l’accord nucléaire iranien en sont autant de marques. Le partenaire avec lequel l’Europe avait bâti l’ordre multilatéral d’après-guerre semble tourner le dos à cette histoire commune. La France, chaque fois, a été la première et la plus claire dans son opposition à ces décisions, mais tout en cherchant, chaque fois, à convaincre avant que ces décisions ne soient prises, et à maintenir l’indispensable dialogue de qualité entre nos deux pays. Et je revendique pleinement cela.

La Chine, tout en participant activement au jeu multilatéral classique, promeut de son côté sa propre vision du monde, sa propre vision d’un multilatéralisme réinventé, plus hégémonique. D’autres puissances ne jouent pas véritablement le jeu de la coopération multilatérale, et l’effondrement de cet ordre supposé occidental ne leur poserait pas tant de difficultés.

Dans ce contexte, on reproche parfois à la France de poursuivre le dialogue, les efforts avec les États-Unis, alors qu’il est évident, même dans les circonstances actuelles, que le dialogue avec Washington reste essentiel. Et je dois vous dire que la situation est à mes yeux très différente de ce qu’on décrit la plupart du temps. D’abord parce que le mouvement d’isolationnisme ou d’unilatéralisme, devrais-je dire, que les États-Unis vivent n’est pas totalement nouveau, il a déjà existé par le passé lointain, si on se réfère à Jackson, mais il avait déjà commencé avec l’administration précédente sur certains théâtres d’opérations et dans certaines régions.

Cette position américaine, bien entendu, affaiblit le multilatéralisme contemporain, parce qu’elle entrave l’efficacité et peut conduire à faire émerger des modèles alternatifs plus hégémoniques et irrespectueux de nos valeurs. Mais à mes yeux, elle doit être plutôt vue comme un symptôme davantage qu’une cause, le symptôme de la crise de la mondialisation capitaliste contemporaine et du modèle libéral westphalien multilatéral qui l’accompagne.

Cette mondialisation et ce multilatéralisme ont eu des effets positifs qu’il ne faut pas sous-estimer : ils ont sorti de la pauvreté des centaines de millions d’habitants de la planète, ils ont mis fin à une conflictualité idéologique qui divisait le monde, ils ont permis une phase de prospérité et de liberté inédites, d’expansion pacifique du commerce international, qui est une réalité des dernières décennies. Cependant, cet ordre économique, social et politique est en crise. D’abord, parce qu’il n’a pas su réguler les dérives qui lui sont propres : déséquilibres commerciaux qui ont profondément touché certaines régions, perdantes de la mondialisation, catastrophes environnementales longtemps oubliées, inégalités considérables au sein de nos sociétés et entre nos sociétés.

Et du Brexit à la position contemporaine américaine, c’est bien ce malaise avec la mondialisation contemporaine qui s’exprime. Simplement, la réponse à mes yeux ne passe pas par l’unilatéralisme, mais par une réinvention, une nouvelle conception de la mondialisation contemporaine. Ensuite, cette mondialisation capitaliste a généré une accélération des flux financiers, une hyper-concentration des techniques, des talents, mais aussi des profits qui ont fait émerger des acteurs qui bousculent et affaiblissent nos règles collectives, et des grands gagnants comme des grands perdants.

Enfin, parce que, partout dans le monde, les identités profondes des peuples ont resurgi, avec leurs imaginaires historiques. C’est un fait. Ceux qui croyaient à l’avènement d’un peuple mondialisé, protégé des morsures de l’histoire, se sont profondément trompés. Partout dans le monde, la psyché profonde est revenue à chacun de nos peuples, et c’est vrai, de l’Inde à la Hongrie, en passant par la Grèce, jusqu’aux États-Unis. Regardez-y de plus près, elle est parfois détournée, parfois exacerbée, mais c’est un fait qui dit quelque chose du retour des peuples. C’est une bonne chose sans doute, en tout cas, je le crois.

C’est le signe que cette mondialisation indifférenciée ne permettait pas de répondre à tout, qu’elle a même échoué de répondre à quelques points, et qu’il nous faut donc en repenser les règles et les usages compte tenu justement de ces échecs, de ces transformations. Ainsi, la véritable question n’est pas tant de savoir si je vais prendre Donald Trump par le bras au prochain sommet, mais bien comment nous allons collectivement appréhender ce moment de grandes transformations que nous vivons, et auxquelles nos sociétés sont toutes confrontées.

La grande transformation démographique, qui bouscule aujourd’hui l’Afrique comme l’Europe, et tous les continents, il faut bien le dire. La grande transformation écologique et environnementale, plus criante que jamais. La grande transformation des inégalités et la grande transformation technologique. Le rôle de la France est de proposer une voie humaniste pour relever ces défis, et avec l’Europe précisément, de proposer une nouvelle organisation collective.

Cela suppose avant tout, et c’est le préalable, si je puis dire, de changer quelque peu notre approche diplomatique. On ne peut plus se contenter de suivre les évolutions politiques ou les déclarations des acteurs traditionnels sans essayer de mieux décrypter les identités profondes, les forces qui sont à l’œuvre et déterminent le cours des choses dans de nombreux pays. Nous avons trop constaté, en quelque sorte, ce que nous ne voulions pas voir, d’événements politiques, ces derniers semestres, sans nous interroger sur nous-mêmes, sans regarder assez les identités profondes, les imaginaires collectifs des peuples que j’évoquais à l’instant. Je pense qu’il faut davantage le faire et réinventer nos propres méthodes.

Et parfois, ce que nous ne voulons pas voir advient, parce qu’il y a une logique profonde, propre aux peuples. Il faut sans doute en comprendre davantage l’intimité, pour mieux anticiper ce cours des choses. Mais il nous faut aussi saisir ce qu’il y a de progressiste et d’humaniste dans ces visions du monde, et partant, les voies et les moyens d’initiatives nouvelles, et chercher dans chacun de ces pays nos alliés, les voies de passage, les moyens pour construire de nouvelles coopérations et alliances.

Nous devons accepter de le faire avec des alliances de circonstance, plutôt des alliances tactiques, concrètes selon les sujets, et sur le fondement de principes et d’objectifs clairs, avec toujours le respect de la souveraineté populaire nationale. Je l’ai déjà évoqué. Cela limite l’interventionnisme militaire ou, plus exactement, cela nécessite de toujours inscrire notre action dans une dynamique et un projet politique portés au plus près des peuples. Mais cela signifie aussi que nous devons, à chaque fois, œuvrer pour que tous les acteurs non étatiques contribuent à cette nouvelle régulation du monde, en respectent les règles, et ne puissent en être en quelque sorte les passagers clandestins ou les arbitres cachés.

La réponse ne passe donc pas par l’unilatéralisme, mais bien par une réorganisation de notre action autour de quelques biens communs stratégiques, et par la construction de nouvelles alliances. En premier lieu, c’est en matière de lutte contre le changement climatique, d’abord, l’accord de Paris sur le climat doit continuer à être défendu. Nous voyons tous les jours, avec l’intensification des extrêmes climatiques et des catastrophes naturelles, la confirmation de l’urgence de ce combat. Et nous continuons à le mener, et nous continuerons avec des actions concrètes.

Le Sommet One Planet, dont la France a pris l’initiative avec l’ONU et la Banque mondiale, le 12 décembre dernier à Paris, a permis d’adopter des engagements financiers nouveaux, substantiels. Un nouveau sommet international de suivi sera organisé le 26 septembre prochain à New York. Nous devons continuer à mobiliser tous les acteurs engagés dans cette lutte : entreprises, organisations non gouvernementales, collectivités locales, grandes fondations internationales.

Ce combat pour la planète restera au cœur de notre politique étrangère, comme l’a montré la place prise par ce thème dans les visites que j’ai pu faire au Saint-Siège, en Chine ou en Inde, en particulier avec le premier sommet de l’Alliance solaire internationale que nous avons organisé avec l’Inde. Il doit se traduire aussi par la négociation et l’adoption d’un nouveau pacte mondial pour l’environnement qui est à mes yeux un objectif prioritaire, et qui impliquera la mobilisation de l’ensemble de notre diplomatie, mais également par la préparation active des grandes échéances de négociations sur la biodiversité en 2019 et 2020. Et une mobilisation sur le sujet des océans comme des pôles qui impliquera, là aussi, la mobilisation de nombreux postes.

Cette diplomatie environnementale est majeure pour répondre à ce grand bouleversement du monde. Elle est majeure parce qu’elle caractérise l’engagement français et européen en la matière, parce qu’elle permet de nouer de nouvelles alliances, en particulier avec la Chine et plusieurs autres puissances, et donc construire, là aussi, nouvelle forme de coopération internationale, et parce qu’elle permet très profondément de répondre à nos intérêts, sur le court, moyen et long terme.

Le deuxième bien universel que nous avons replacé au cœur de notre politique de coopération internationale, c’est l’éducation, la culture, le savoir. La France, en effet, a montré son engagement en organisant avec le Sénégal la conférence de reconstitution du Partenariat mondial pour l’éducation à Dakar, il y a quelques mois, qui a permis de lever plus de deux milliards d’euros pour l’éducation dans le monde, en particulier l’éducation des jeunes filles, et pour laquelle, La France a multiplié sa contribution par 10.

C’est à mes yeux tout à la fois notre rôle universaliste et humaniste, mais aussi la contribution la plus essentielle que nous pouvons apporter à la crise démographique que j’évoquais tout à l’heure. Partout où la démographie flambe de manière inconsidérée, c’est parce que l’éducation a reculé, et en particulier, l’éducation des jeunes filles. Et c’est un discours que la France doit savoir porter. Combien ai-je été attaqué lorsqu’il y a un peu plus d’un an, j’ai porté ce discours à Hambourg, mais des dirigeants africains l’ont eux-mêmes repris, porté, et l’appliquent avec courage.

Mais partout où la démographie s’est mise à flamber avec sept ou huit enfants par femme, c’est là où les mariages forcés ont repris, c’est là où l’éducation des jeunes filles a reculé. Et qu’on me présente les pays où toutes les jeunes femmes ont choisi d’avoir huit ou neuf enfants, qu’on me les présente, avant de dire que ce serait une forme de néo-impérialisme que de tenir ces discours à Paris, non, il faut surtout aider ceux qui les tiennent dans chacune de leur capitale.

La lutte pour l’éducation est la meilleure réponse à tous les obscurantismes et les totalitarismes. L’éducation, la culture, l’intelligence sont au cœur de ce combat que nous devons mener partout. C’est la seule réponse durable au défi démographique mondial. Et c’est ainsi que nous lutterons en profondeur contre les inégalités, en particulier entre les femmes et les hommes. Et c’est pourquoi j’ai fait, dans notre pays comme à l’international, de l’éducation une priorité absolue.

Et je crois profondément que sur ce sujet, la France a un rôle inédit à jouer, d’abord, parce que c’est son histoire, sa tradition, depuis un an, nous avons construit une stratégie éducation ambitieuse, de la maternelle à l’université, qui, je crois, donne une crédibilité toute particulière à notre pays en la matière. Mais considérons aussi de plus près ce que nous sommes, et les atouts que nous avons, nous avons à Paris le siège de trois organisations internationales essentielles dans ces domaines : l’UNESCO, dont la nouvelle directrice générale a commencé à mener une action résolue que nous appuyons avec force, l’OCDE, qui a acquis une crédibilité incontestée en matière d’évaluation des performances éducatives, l’Organisation internationale de la Francophonie, dont c’est aussi une ambition forte et une des priorités.

Et nous avons lancé ces dernières années plusieurs projets, l’initiative ALIPH - pour protéger le patrimoine culturel menacé et plusieurs autres - qui accroît encore cette force. Ajouter à cela notre rôle accru au sein du Partenariat mondial pour l’éducation que je souhaite encore plus actif et présent à Paris, nous avons tout pour faire de la France un écosystème mondial du savoir, de l’intelligence et de la culture, que vous devez faire rayonner à travers le monde, à travers la coopération universitaire, scientifique et de recherche.

Je crois que c’est à la fois un bien commun essentiel que nous devons défendre, mais je crois que c’est aussi un levier formidable d’influence pour notre pays.

Troisième bien commun, c’est la santé. Sur ce sujet, la France reprendra le fil de ses engagements en réunissant le 10 octobre 2019, à Lyon, la conférence de reconstitution du Fonds mondial contre le sida, le paludisme et la tuberculose. Mais d’ici là, je souhaite que nous reprenions avec force l’important combat mené contre les faux médicaments, que la France avait initié, et que nous intensifions notre implication dans la lutte contre les grandes pandémies, je pense en particulier à la lutte contre Ebola en Afrique centrale.

Le quatrième bien commun fondamental, c’est l’espace numérique. Nous devons à la fois accompagner son essor, investir pour la promotion de nos intérêts stratégiques et économiques et encadrer pour qu’il puisse être accessible à tous et protecteur de nos droits fondamentaux. Ce grand bouleversement, c’est exactement le sens du sommet Tech For Good, organisé à Paris au printemps dernier, et que nous renouvellerons chaque année, pour encourager la réflexion sur les régulations indispensables dans ces nouveaux secteurs, avec l’ensemble des acteurs internationaux, et pour prendre aussi des mesures et des engagements concrets. Qu’il s’agisse de fiscalité, de respect de la vie privée, de droits sociaux, d’éthique, nous devons forger des réponses respectueuses de la souveraineté des pays, en n’acceptant jamais que tel ou tel acteur économique, tel ou tel espace de l’activité humaine, puissent échapper à notre souveraineté et à notre vigilance.

C’est le sens de l’engagement que nous avons pris, en particulier avec le Royaume-Uni, au niveau européen comme au niveau international, pour lutter contre la diffusion des messages terroristes, ou des contenus à caractère terroriste. C’est le travail de régulation que nous continuerons à mener au niveau européen et international, pour précisément accroître les bonnes pratiques dans le domaine. Le 12 novembre prochain, à Paris, se tiendront en même temps l’Internet Governance Forum et le CivicTech Forum, qui permettront des avancées sur ces sujets. Je veux faire de la France un centre majeur d’attractivité, mais aussi de réflexion et de construction de ces règles nouvelles, parler des biens communs et de cette nouvelle grammaire de la mondialisation.

C’est également parler de notre organisation collective en matière de commerce. Le commerce international n’est définitivement pas équitable, l’organisation collective que nous avons aujourd’hui n’est pas des plus efficaces, mais y répondre par l’unilatéralisme absolu et la guerre commerciale est la moins bonne des réponses. La réponse doit passer par une refondation en profondeur de notre ordre mondial international. C’est pourquoi j’ai invité dès mai dernier à l’OCDE à lancer un groupe de travail conjoint entre les États-Unis, l’Union européenne, la Chine et le Japon.

Nous devons clarifier les règles existantes, améliorer le règlement des différends, adopter une régulation plus efficace sur le plan international et intégrer dans notre politique commerciale nos propres exigences sociales et environnementales. On ne peut pas avoir une politique commerciale qui, en quelque sorte, serait pensée à part de tout.

J’invite ainsi les représentants de ces puissances en marge du 11 novembre prochain à Paris à tenir une première conférence sur ce sujet. Je pense que nous pourrons en quelques mois bâtir un système plus efficace et plus équitable, et que nous pouvons ne pas céder en effet, là aussi, à l’hégémonie de l’un et à la division de tous.

Je crois en effet également qu’en matière sociale, notre ordre mondial peut être bien mieux régulé. Et je pense que les 100 ans de l’OIT en 2019 doivent nous permettre d’aller plus loin et de marquer une nouvelle ambition. Partout où la mondialisation est critiquée, ce qu’on critique, ce sont ces aberrations sociales, ce que critiquent les classes populaires et moyennes, au Royaume-Uni, aux États-Unis, comme dans notre pays, c’est le fait qu’elles ne s’y retrouvent plus, que cet ordre a construit des inégalités que j’évoquais tout à l’heure, qui ne sont plus soutenables.

Il nous faut donc les penser, non pas les uns contre les autres, mais construire, comme nous avons su le faire dans d’autres domaines, les voies et moyens d’une coopération internationale, qui puisse nous aider à définir des standards communs, et donc penser, là aussi, la convergence de ceux qui le veulent, la coopération de tous. C’est pourquoi je veux faire de la question des inégalités le sujet majeur de l’engagement français durant l’année qui s’ouvre, notamment au G7, que nous présiderons en 2019.

C’est, au total, cette refondation de l’ordre mondial qui est notre cap. La France et l’Europe y ont un rôle historique à jouer. Je ne crois pas que l’avenir du monde se bâtira sur des hégémonies, ni sur des théocraties, ni sur de nouveaux totalitarismes. Mais cela suppose un sursaut immédiat de notre démocratie. Nous ne gagnerons pas cette bataille en disant simplement que les démocraties ont par définition raison, quand nous voyons partout les extrêmes monter, et cet ordre international se désagréger. Quand je parle d’un multilatéralisme fort, cela suppose de regarder ce qui, pour nos concitoyens, constitue des défis essentiels, et de savoir y apporter une réponse internationale.

C’est bien sur les failles de la gouvernance mondiale et l’affaiblissement des démocraties que la paix chèrement acquise de 1918 s’est brisée au cours des années 30. C’est pourquoi j’ai pris l’initiative d’inviter à Paris, pour les cérémonies du 11 novembre, plusieurs chefs d’État et de gouvernement qui inaugureront le premier Forum de Paris sur la Paix. Ce Forum vise à renforcer notre action collective en associant États et organisations internationales, au premier rang desquels l’ONU, avec la société civile : les ONG, les entreprises, les syndicats, les experts, les intellectuels, les groupes religieux. La gouvernance internationale doit se décliner concrètement, et chaque citoyen peut y prendre part.

Cette refondation suppose précisément ce temps de réflexion, et ce sursaut commun, c’est celui, j’espère, que nous saurons faire vivre le 11 novembre prochain à Paris. Cette refondation suppose aussi que nous reconcevions nos organisations, nos instruments de concertation et nos coalitions.

En 2019, la France présidera donc le G7. Je souhaite que nous puissions en renouveler les formats et les ambitions. Nous devons, en restant un groupe cohérent porté par des niveaux de développement et d’exigences démocratiques communs, nouer un dialogue constant plus fort, avec la Chine sur le climat et le commerce, avec l’Inde sur le numérique, avec l’Afrique sur la jeunesse. En tout cas, nous ne devons pas reproduire ce théâtre d’ombres et de divisions qui, je crois, nous a davantage affaibli qu’il ne nous a fait avancer. Je proposerai donc d’ici à la fin de l’année aux autres pays membres une réforme, en lien d’ailleurs avec les États-Unis, qui prendront après nous la présidence du G7 en 2020.

Dans le monde entier, en Asie, en Amérique latine, en Afrique, ce sont ainsi de nouveaux équilibres, de nouvelles relations qu’il nous faut repenser sur la base du travail en profondeur que je vous ai demandé. Ainsi, en mars et en mai dernier, j’ai proposé à New Delhi puis à Sydney de travailler à un nouvel axe indo-pacifique stratégique, qui ne doit pas être dirigé contre quiconque et peut être une contribution essentielle à la stabilité internationale. Nous sommes une puissance indo-pacifique avec plus de huit mille hommes dans la région et plus d’un million de nos concitoyens. Nous devons en tirer toutes les conséquences et je souhaite que vous puissiez décliner cet axe de l’océan indien à l’océan pacifique, en passant par l’Asie du Sud Est, de manière résolue, ambitieuse et précise.

Nous devons en effet construire une nouvelle relation à l’Asie. Elle se bâtira notamment autour de notre dialogue essentiel et fructueux avec la Chine. J’ai dit que je m’y rendrai chaque année et j’ai jeté les bases de ce dialogue il y a quelques mois à Xi’an. La Chine a posé l’un des concepts géopolitiques les plus importants des dernières décennies avec ses nouvelles routes de la soie. Nous ne pouvons pas faire comme si cela n’existait pas. Nous ne devons céder à aucune fascination coupable ou court-termiste : c’est une vision de la mondialisation qui a des vertus de stabilisation de certaines régions mais qui est hégémonique. Et je souhaite donc que la France puisse porter une voix d’équilibre et de préservation à la fois de nos intérêts et de notre vision du monde dans ce dialogue constructif, exigeant et confiant avec la Chine.

Notre relation avec le Japon est aussi essentielle, qui présidera le G20 en même temps que nous le G7, et qui fut notre dernier invité du 14 juillet avec Singapour et dont l’actuelle saison culturelle en France montre la profondeur de nos liens. Les relations avec l’Inde, la plus grande démocratie du monde, et avec l’Australie, dans le cadre de la stratégie indo-pacifique sont essentielles. Mais c’est plus particulièrement avec l’Afrique que nous devons refonder ces coalitions contemporaines que j’évoquais à l’instant et notre capacité précisément à influer sur le cours du monde.

La leçon que nous donnent l’Éthiopie, le Liberia ou la Sierra Leone est qu’il n’y a pas de fatalité dans l’instabilité africaine, qu’il s’agisse des conflits internes ou des conflits entre voisins. L’Afrique n’est pas seulement notre interlocuteur pour parler des crises qui l’affectent, elle est d’abord notre alliée pour inventer les grands équilibres du monde de demain. C’est pourquoi je vous demande à tous d’être les acteurs de ce dialogue : la relation avec l’Afrique, et c’est un message essentiel que je veux ici vous faire passer, n’est pas que l’affaire de nos ambassadeurs en Afrique. Quand je parle de l’Afrique, je parle de l’ensemble du continent africain dans sa diversité et ses richesses, comme je l’ai expliqué dans mon discours à Ouagadougou, en invitant tous les talents de nos deux continents, et notamment les jeunes européens et africains, à dialoguer sur leur avenir commun.

L’importance de l’Afrique pour la France, c’est non seulement celle du voisin le plus proche mais aussi une partie de notre identité, à travers notre histoire commune, à travers les diasporas que j’ai prévu de rencontrer cet automne et c’est pour nous la nécessité de mieux impliquer dans le renouveau de notre relation avec le continent ces dernières. Je compte également sur la contribution des membres du Conseil présidentiel pour l’Afrique, que je salue pour leur engagement à mes côtés.

Jamais nous ne remporterons la bataille que j’évoquais sur les biens communs, jamais nous ne parviendrons à construire ces nouvelles coopérations et alliances pour l’ordre international qui est le nôtre sans l’Afrique. Jamais nous ne remporterons la bataille pour la biodiversité ou contre le dérèglement climatique sans une participation active des pays africains. Je me rendrai au printemps prochain à Nairobi, au siège du PNUE, pour poursuivre la dynamique du Sommet One Planet en Afrique, sur le terrain.

L’Afrique est également le continent où se joue l’avenir de la Francophonie et, dans une large mesure, celui de notre langue, de notre influence culturelle. C’est la raison pour laquelle j’ai apporté le soutien de la France à la candidature endossée par l’Union africaine au poste de secrétaire générale de l’organisation internationale de la francophonie, dans la perspective du Sommet d’Erevan le 12 octobre prochain.

Nous avons lancé, à Lagos en juillet dernier, la saison des cultures africaines, qui sera organisée en France en 2020 et qui permettra, pour la première fois, à l’Afrique de se raconter elle-même, en France, dans tous les lieux de culture. N’Goné Fall sera la commissaire générale de cette saison culturelle. Je recevrai également cet automne le rapport de Bénédicte Savoy et de Felwine Sarr sur la restitution temporaire ou définitive à l’Afrique de son patrimoine culturel. Ce que nous construisons ce faisant, touche par touche et je ne peux détailler tous les axes de cette politique, c’est en quelque sorte la conversion d’un regard réciproque. Celle qui va permettre à la France de regarder différemment l’Afrique mais à l’Afrique également de se dire différemment, de raconter son propre passé, son propre présent différemment à la face du monde et de construire un nouvel imaginaire entre la France et le continent africain.

Je crois que c’est un élément essentiel de notre diplomatie car c’est l’une des clés des réponses à l’instabilité qui existe dans plusieurs régions de l’Afrique et c’est l’une des clés au rééquilibrage de notre relation sur tous les plans. L’Afrique est bien entendu aussi notre voisin méditerranéen. Nous sommes attentifs aux relations privilégiées que nous avons avec le Maroc, l’Algérie, la Tunisie où je me suis déjà rendu. J’aurai aussi l’occasion de faire une visite au Caire dans les prochains mois, au moment où l’Égypte prendra la présidence de l’Union africaine. Et j’ai annoncé en début d’année à Tunis l’organisation d’un Sommet des deux rives, qui serait construit sur la base de l’actuel dialogue 5+5 mais de manière encore plus inclusive, avec une forte contribution des sociétés civiles. Dix ans après l’Union pour la Méditerranée, il nous faut retrouver le fil d’une politique méditerranéenne différente en tirant tous les enseignements de ce que nous avons réussi et de ce que parfois nous ne sommes pas parvenus à faire en impliquant toutes les sociétés civiles, mais en refondant une politique méditerranéenne plus inclusive qui est aussi sans doute l’une des conditions à la reconsolidation du Maghreb. Pour parler de la jeunesse, de la mobilité, de l’énergie, des échanges universitaires, cette politique est indispensable et nous allons, dans les prochains mois, préparer ce Sommet qui se tiendra à Marseille au début de l’été 2019.

Notre troisième objectif, Mesdames et Messieurs, est de renforcer l’influence de la France dans ce contexte. Je l’évoquais au début de mon propos en parlant de l’importance de la diplomatie économique. Notre pays a certes attiré cette année davantage d’investissements, de tourisme, de talents mais nous avons encore de nombreux défis. La France gagne aussi dans le domaine sportif avec l’attribution des Jeux Olympiques de 2024 ou la victoire des Bleus qui ont fait vibrer tout le peuple français en rapportant la Coupe du monde. Et cette victoire, la manière dont nos joueurs et nos concitoyens l’ont célébrée, ne font qu’augmenter les attentes vis-à-vis de la France.

Ce renforcement de l’attractivité dans tous les domaines, vos efforts y ont activement contribué. Ils ont été appuyés par les manifestations inédites que nous avons organisées depuis le début de l’année à Versailles, à Paris, ou ailleurs sur l’investissement avec le sommet Choose France, sur les nouvelles technologies avec Vivatech ou sur l’Intelligence Artificielle avec la présentation de la stratégie française devant de nombreux spécialistes internationaux à la fin de l’hiver. J’attends votre mobilisation quant au suivi de ces rencontres que nous répliquerons chaque année, et qui nécessitent nombre d’actions concrètes.

Des annonces importantes ont d’ores et déjà été faites à ces occasions par plusieurs grands groupes étrangers, montrant qu’il est possible de les faire travailler chez nous, en approfondissant avec eux un dialogue exigeant sur les aspects les plus complexes : la sécurité, la fiscalité, l’économie numérique. Et c’est dans ce même esprit que j’ai souhaité que la France puisse accueillir en 2023 les Olympiades des métiers et je voudrais que toutes nos ambassades se mobilisent pour accompagner notre candidature, car cela contribue aussi de ce rayonnement économique indispensable.

Dans le même temps, nous devons plus que jamais faire rayonner notre culture et notre langue. Je l’ai déjà évoqué à plusieurs reprises. Nous sommes sortis d’une vision défensive de la langue pour promouvoir enfin une politique offensive et décomplexée de la promotion du français et du plurilinguisme, qui accorde précisément toute leur importance aux langues régionales, qui reconnaît pleinement la place des auteurs africains et du monde entier dans la création littéraire francophone.

Je remercie à ce titre ma représentante personnelle pour la Francophonie, Leïla Slimani, pour son action dans ce domaine. Nous savions depuis des années, grâce à nos actions de coopération sur le terrain, qu’un changement de paradigme était indispensable. C’est aussi pour cela que j’ai décidé de stabiliser, pour la deuxième année consécutive, le budget de notre coopération culturelle en 2019.

D’ores et déjà, nous avons augmenté de 50% le nombre d’heures de français proposées aux réfugiés, accru de 20% le nombre d’écoles bilingues à l’étranger labellisés France Éducation, réuni tous les opérateurs concernés dans un consortium chargé de la formation des enseignements en Afrique francophone. Je salue également la création d’une Chaire francophone au Collège de France. Ces avancées sont considérables. Elles sont également favorisées par le dynamisme des journalistes de France Médias Monde et j’entends bien poursuivre avec vous et vous demander de redoubler d’efforts en ce sens, en lien avec l’Organisation internationale de la Francophonie comme en lien avec l’ensemble des opérateurs, dont TV5 Monde et l’Agence universitaire de la Francophonie.

Toutes ces actions d’influence ne seront possibles et efficaces en complément de la diplomatie économique que j’évoquais, que si nous redonnons à notre politique d’aide au développement une ambition nouvelle et en faisant une véritable politique d’investissement solidaire. La France, en effet, inscrit sa politique de partenariat et de solidarité internationale dans la poursuite des Objectifs du développement durable des Nations unies. Pour être à la hauteur de ces objectifs, j’ai décidé que notre nouvelle politique bénéficierait de moyens accrus, après une longue période de baisse, pour atteindre 0,55% du revenu national brut en 2022. D’ores et déjà, pour garantir cette montée en puissance, le budget 2019 comptera un milliard d’euros en autorisations d’engagement supplémentaires.

Mais, je vous l’avais dit il y a un an, les moyens financiers à eux seuls ne sont pas suffisants. C’est une nouvelle méthode qui est nécessaire, à la fois en France et chez nos partenaires. D’ores et déjà, une nouvelle gouvernance a été mise en place avec la création d’un conseil national du développement. Le Premier ministre a reçu vendredi dernier le rapport qu’il avait demandé au député Hervé Berville et je remercie ce dernier pour le travail qu’il a mené et la large consultation ainsi conduite. Comme il le propose, une nouvelle dimension partenariale sera mise en place pour mieux associer la société civile, la jeunesse, les entreprises, les diasporas.

Cela implique d’agir au plus près du terrain. Je soutiens à cet égard la proposition de rehausser les moyens mis à disposition directement de nos Ambassades pour encourager les initiatives locales. Sur l’égalité femmes/hommes, sur le soutien à l’innovation, vous devez être les premiers acteurs et les premiers relais de la volonté politique que j’ai exprimée. Je soutiens également l’idée d’une nouvelle loi d’orientation et de programmation pour entériner notre trajectoire d’aide et rénover le cadre de notre politique de coopération internationale.

Une politique ambitieuse d’évaluation sera mise en œuvre pour suivre les résultats de cette aide en toute transparence et des réorganisations profondes seront conduites autour de l’AFD. Je vous demande également de bien veiller dans le monde entier à ce qu’une grande cohérence et une grande complémentarité soit respectée entre nos priorités nationales et les programmes européens de coopération et de développement. C’est, je crois, un gage de cohérence et d’efficacité pour nous tous.

Je finirai mon propos par le quatrième axe développé l’année dernière, sans doute encore plus d’actualité aujourd’hui, qui est notre priorité européenne. J’ai, au fond, tout au long de mon discours rappelé l’importance de l’Europe, qu’il s’agisse de notre sécurité, de notre capacité à refonder l’ordre international ou de promouvoir notre propre intérêt. Le faire seul est la plupart du temps, si ce n’est voué à l’échec, beaucoup moins efficace. Le faire avec une voix européenne forte, cohérente est, je crois, le gage de notre réussite. Depuis un an et notre dernier échange, nous avons proposé, nous avons avancé, nous avons d’ores et déjà construit des alliances. Lors du discours de la Sorbonne en septembre dernier, j’ai proposé une vision complète, ambitieuse d’une Europe plus souveraine, plus unie, plus démocratique. Sur cette voie, nous avons déjà obtenu de premiers résultats en matière de défense - je les évoquais tout à l’heure -, en matière de travail détaché, en matière de convergence sociale et fiscale, de politique commerciale. Nous aurons dans les prochains mois à continuer le travail en matière de migration ou de numérique.

Nous avons, sur cette base et compte tenu du contexte politique que notre premier partenaire allemand a eu à connaître, mené un travail durant plusieurs mois qui a permis à Meseberg en juin dernier de sceller une étape historique entre la France et l’Allemagne et de construire un document stratégique qui, sur tous ces points, y compris celui d’un budget de la zone euro, nous fixe un agenda commun d’ici à 2021 qui permettra, je crois, de développer de manière cohérente cette vision d’une Europe souveraine, unie et solidaire qui doit être la nôtre.

Culture et éducation ; climat et énergie ; santé et alimentation ; numérique et innovation : dans chacun de ces domaines, nous avons avancé et proposé une initiative commune. Nous avons aussi adopté une méthode ambitieuse, celle de parler à tout le monde, là aussi en Europe. J’ai visité en un an plus de la moitié des pays de l’Union européenne. J’ai évidemment échangé avec l’intégralité, de manière bilatérale, des chefs d’État et de gouvernement. J’ai souhaité marquer le premier été par une tournée en Europe centrale et orientale et je serai demain au Danemark où aucune visite d’État n’a eu lieu depuis trente-six ans puis en Finlande.

Nous avons parfois oublié certains pays de l’Europe sous prétexte que nous les voyons à chaque conseil européen. Mais il y a à convaincre, à comprendre aussi la dynamique profonde de nombre de peuples européens à construire une relation bilatérale forte qui serve notre politique européenne. L’Europe ne se fait ni à Bruxelles, ni à Paris, ni à Berlin : elle se construit dans la diffusion inlassable de nos idées, de nos projets, de manière non hégémonique.

Je vous le dis aujourd’hui avec gravité et humilité : ce combat européen ne fait que commencer. Il sera long, il sera difficile. Il sera au centre de l’action de la France tout au long de mon mandat et en particulier dans l’année qui s’ouvre, car nous sommes au milieu d’une crise européenne.

Partout en Europe, les doutes sont là. Le Brexit en est un symptôme. La montée des extrêmes est presqu’une règle générale et la France fait figure d’exception. Les divisions entre le nord et le sud sur le plan économique, entre l’est et l’ouest sur les sujets migratoires fracturent encore trop souvent notre Union européenne et nous vivons aujourd’hui une crise politique sur les migrations à laquelle nous devons faire face.

Alors face à cela, quelle réponse apporter ? Ne rien renoncer de l’ambition exprimée il y a un an. Rien. Au contraire, apporter davantage de clarté et quelques angles que je veux ici, pour conclure mon propos, partager avec vous. D’abord, de quelle Europe parlons-nous ? Quand nous parlons à l’Afrique, quand nous parlons de nous-mêmes, quand nous parlons de tous ces grands défis, le périmètre, le contour de cette Europe ne doit pas non plus faire l’objet d’une forme de confort intellectuel. L’Union européenne n’est pas écrite de tout temps et les modifications de son périmètre ne sont ni un drame ni forcément un mouvement qu’on devrait subir. Il y a bien évidemment d’abord le Brexit mais j’attire l’attention collective : n’y a-t-il pas quelque chose d’absurde dans une Union européenne qui aujourd’hui va consacrer une énergie colossale à discuter du Brexit et, en même temps, voudrait discuter du début d’une négociation d’adhésion de l’Albanie ou de tel ou tel autre pays des Balkans occidentaux ? Tous ces pays ont quelque chose à voir avec notre histoire et notre stratégie mais est-ce que nous sommes là, dans ce cercle initié et lucide, est-ce que nous pouvons être satisfaits de ce cours des choses ? Est-ce que nous pensons que c’est la meilleure manière de répondre à nos défis ? Est-ce que nous pensons que les choses vont comme elles vont, quand il s’agit du périmètre de l’Europe, de quelle Europe nous voulons ? Résolument pas.

Alors pour ce qui est du Brexit, je souhaite que l’accord se fasse d’ici à la fin de l’année en fixant le cadre de nos relations futures. Mais je le répète, le Brexit, c’est un choix souverain qu’il faut respecter, mais c’est un choix qui ne saurait se faire aux dépens de l’intégrité de l’Union européenne. C’est le choix du peuple britannique pour lui-même, mais pas pour les autres et la France souhaite maintenir une relation forte, privilégiée avec Londres, mais pas au prix de la dissolution de l’Union européenne. Et que l’intégrité soit défendue par la capitale dont c’est la cause, dans son propre pays, est une chose, mais nous avons à défendre l’intégrité de nos valeurs, de notre socle et de l’Union européenne. Et donc nous aurons sur ce point un dialogue exigeant, indispensable, mais il nous faudra, quoi qu’il en soit penser la relation de l’Union européenne après le Brexit avec Londres, c’est indispensable. Et le penser consistera justement à définir à tout le moins un partenariat stratégique à construire.

C’est la même exigence que je veux à nos frontières, j’ai déjà évoqué le cas de la Russie tout à l’heure, le cadre d’une architecture européenne de sécurité et de défense, mais nous ne pouvons durablement construire l’Europe sans penser notre relation à la Russie et la Turquie. La penser sans complaisance et sans naïveté. Est-ce que nous pensons aujourd’hui là aussi de manière lucide et sincère que nous pouvons continuer une négociation d’adhésion à l’Union européenne de la Turquie, quand le projet chaque jour réaffirmé du président turc avec lequel j’ai eu une intensité de contacts inédite depuis un peu plus d’un an, est un projet panislamique régulièrement présenté comme antieuropéen, dont les mesures régulières vont plutôt à l’encontre de nos principes ? Résolument pas. Et là aussi nous devons sortir de l’hypocrisie pour construire une solution me semble-t-il plus efficace, plus cohérente pour nous. Il nous faut donc construire un partenariat stratégique qui n’est pas l’adhésion à l’Union européenne, mais un partenariat stratégique avec la Russie et avec la Turquie, parce que ce sont deux puissances importantes pour notre sécurité collective, parce qu’il faut les arrimer à l’Europe, parce que l’histoire de ces peuples s’est fait avec l’Europe et que nous devons ensemble construire notre avenir. Et donc sur tous ces plans il faut une relation que nous avons à réinventer, sur un plan exigeant, mais sans céder à l’espèce de tâtonnement bureaucratique auquel nous nous sommes habitués sur ces sujets.

Nous sommes sortis de la guerre froide et la Turquie du président Erdogan n’est pas la Turquie du président Kemal. Ces deux réalités sont là et il nous faut en tirer toutes les conséquences.

Ensuite il faut assumer, accepter, porter le fait que cette Europe sera une Europe de plusieurs cercles, parce que c’est déjà le cas et donc il faut accepter qu’il y ait une Europe large, peut-être plus large que l’Union européenne, le Conseil de l’Europe étant d’ailleurs cette base la plus large, fondée sur nos principes, qui parfois sont remis en cause au sein même de l’Union. Mais il y a donc la place pour une Europe large, la place pour un marché commun et en ce cœur la place pour des coopérations renforcées, une intégration plus forte. Et cela suppose d’avoir un peu d’audace et d’accepter de revisiter des tabous de part et d’autres, des tabous de transfert d’un côté du Rhin, des tabous de changement de traité de l’autre côté du Rhin. Et sur ce point la vision que porte la France aujourd’hui, celle que nous porterons dans le cadre des échéances à venir, suppose une révision des traités qu’il s’agisse de la réforme de l’Union européenne comme de la zone euro, je la souhaite et je souhaite que nous puissions la construire sur la base des consultations démocratiques en cours, sur la base des résultats des élections européennes à venir et d’un travail intergouvernemental qui s’imposera dans les semestres qui viennent. Parce que nous avons besoin de repenser notre organisation collective, nous avons besoin d’une Commission plus efficace et moins nombreuse et nous avons besoin de repenser les axes stratégiques de cette Europe.

Enfin, nous serons et nous sommes aujourd’hui collectivement testés parce que cette Europe, je l’ai dit à plusieurs reprises et je viens de parler de son périmètre, de son étendue, a à faire face à tous les défis contemporains dont je vous parle depuis tout à l’heure. Et nous n’avons qu’une réponse européenne crédible : celle de notre autonomie stratégique. La question n’est pas de savoir si nous arrivons à convaincre les États-Unis d’Amérique, c’est un grand peuple et un grand pays, la question est de savoir si les États-Unis d’Amérique nous regarde comme une puissance avec une autonomie stratégique, c’est ça la vraie question qui est posée pour l’Europe aujourd’hui. Et force est de constater qu’aujourd’hui ce n’est pas le cas, nous devons nous regarder avec lucidité, quand bien même celle-ci est cruelle, je ne crois pas très sincèrement aujourd’hui que la Chine ou les États-Unis d’Amérique pensent que l’Europe est une puissance avec une autonomie stratégique comparable à la leur. Je ne le crois pas.

Et je crois que si nous ne parvenons pas à construire cela, nous nous préparons des lendemains moroses. Et donc comment construire cette véritable souveraineté européenne ? Eh bien en répondant aux défis dont j’ai parlé depuis tout à l’heure, en faisant de l’Europe, le modèle de cette refondation humaniste de la mondialisation. C’est ça le défi qui est le nôtre et c’est ça exactement le débat qui est posé aujourd’hui au peuple européen dans le cadre des élections qui adviennent.

Il y a le choix clair d’un côté, l’Europe n’est pas efficace, elle ne répond plus à ces défis de la mondialisation, ce n’est pas totalement faux. Elle n’a pas d’autonomie stratégique, il faut donc la désagréger.

Alors les plus sophistiqués vous diront : nous sommes pour la désagréger, sauf lorsqu’elle nous apporte quelque chose, parce que l’Italie est contre l’Europe qui n’est pas solidaire sur le plan migratoire, mais elle est pour l’Europe des fonds structurels lorsque j’écoute certains ministres ; le président du conseil italien le sait bien d’ailleurs, il est sur une ligne beaucoup plus structurée. La Hongrie de Viktor Orban, elle n’a jamais été contre l’Europe des fonds structurels, de la politique agricole commune, mais elle est contre l’Europe quand il s’agit de tenir de grands discours sur la chrétienté. Et donc il y a une voie claire de l’opportunisme européen, mais du nationalisme revendiqué, désagrégeons cette structure bureaucratique, elle ne nous apporte plus rien, faisons semblant d’oublier ce qu’elle nous apporte et assumons une ligne claire.

De l’autre côté, il nous faut porter une ligne, là aussi claire, celle d’une volonté de souveraineté européenne, en quoi et comment l’Europe peut apporter seule une réponse à nombre de nos défis ? Et je crois que c’est le cas, et je crois que c’est tout particulièrement le cas pour ce qui est de la crise politique aujourd’hui qui sévit en Europe. Je parle de crise politique, parce que les sujets dont nous avons parlé tout l’été en matière de migration, sont avant tout une crise politique. L’Europe a eu à subir en 2015 une vraie crise migratoire, quand des millions d’Afghans, de Syriens sont venus en raison des conflits. L’Europe a eu à subir, il y a un peu plus d’un an une vraie crise migratoire venant de Libye mais ces flux ont été divisés par dix ces dernières semaines, ce n’est pas une crise migratoire, c’est une crise politique, celle de la capacité justement à répondre à ce défi.

Sur ce sujet, il faut regarder les choses en face, pourquoi avons-nous cette crise politique européenne et en particulier italienne ? Parce qu’il n’y a pas eu de solidarité européenne. Pourquoi avons-nous eu une crise politique en Grèce naguère ? Parce qu’il n’y avait pas eu de solidarité européenne. C’est pour ça que j’ai toujours lié la solidarité européenne avec une vraie politique de souveraineté et donc ce qui arrive en Italie, nous l’avons produit politiquement par notre absence de solidarité. Est-ce que cela excuse les discours xénophobes, les facilités ? Je ne le crois pas et je crois que d’ailleurs ces mêmes xénophobes n’apportent aucune solution au mal qu’ils dénoncent. Parce que, qu’ils aillent chercher la solidarité de ceux dont ils veulent se séparer, grand bien leur fasse, ça ne marche pas souvent, et d’ailleurs tous ceux qui portent une voix nationaliste ou unilatérale s’entendent très bien pour dénoncer l’Europe, s’entendent rarement pour trouver les solutions communes, y compris pour eux-mêmes. Les axes dont on nous parle n’apportent aucune solution, aucune.

Et donc sur ce sujet, je crois que la France, avec les partenaires constructifs et la Commission européenne, doit mettre en place, contribuer à mettre en place un dispositif pérenne, respectueux des principes humanitaires et du droit solidaire et efficace. Ce qui veut dire que nous ne devons, ni ne pouvons sortir du droit d’asile tel que nous l’avons pensé. J’écoute chaque jour les discours qui disent "ne prenez pas les gens, ne les acceptez pas, c’est de la faiblesse, de la bonne volonté", la France, et je m’en félicite, fait partie des pays qui durant la crise politique de cet été a accueilli le plus de réfugiés, 250, je vous invite à garder en mémoire la proportion de ces chiffres, parce que sur la base des cinq missions de l’OFPRA que nous avons organisées, nous les avons identifié comme relevant du droit d’asile. Mais qui sont les responsables politiques, responsables fondamentalement, lucides, qui peuvent nous expliquer qu’on devrait renoncer au respect du droit d’asile en France et en Europe ? Mais ce droit d’asile, il est dans notre constitution, nous Français, il est dans tous nos textes européens. La clé simplement, c’est d’accepter cette différenciation. Il y a ceux qui relèvent du droit d’asile qu’il faut accueillir de manière inconditionnelle en ayant la bonne organisation, avec l’autre rive de la Méditerranée et avec le reste de l’Afrique et il y a ensuite une politique de migration à construire au niveau européen avec l’Afrique pour éviter, réduire, maitrise les flux migratoires liés à des migrations économiques et organiser un retour beaucoup plus efficace à ces derniers.

C’est le sens même de la loi qui sera promulguée dans quelques jours et que nous avons prise pour la France, c’est le sens même de l’action que nous portons en Europe, et du partenariat que nous voulons construire, avec l’ensemble des États africains, comme nous avons commencé à le faire, à Abidjan, à la fin de l’année dernière, dans le dialogue entre l’Union européenne et l’Union africaine, à Paris, il y a un an jour pour jour, avec l’Union africaine et nombre de pays d’origine et de transit, et avec nombre de nos partenaires, c’est cela la bonne réponse à la crise migratoire.

C’est donc une politique européenne, exigeante, qui respectent nos valeurs, mais qui, parce que nous aurons trouvé les règles communes d’une protection aux frontières, et d’une solidarité interne, sera enfin efficace. La France a un défi migratoire, nous sommes le pays qui a eu à recevoir quasiment le plus de demandes l’année dernière, le deuxième pays de demandes d’asile, un peu plus de 100.000, mais aucun n’est arrivé par des routes dites primaires. C’est l’incapacité de l’Europe à gérer le sujet migratoire qui fait que nous avons eu autant de demandes d’asile. Et donc j’invite toutes celles et ceux qui tiennent des discours sur ce sujet à regarder la réalité des faits. Si nous avons une organisation plus efficace au niveau de l’Europe, alors, nous avons une partie de la réponse à nos propres défis, et parfois à nos propres craintes.

Il faut le construire, de manière durable, exigeante, avec l’ensemble des partenaires concernés. Mais plus largement, vous l’avez compris, sur chacun de ces sujets, je plaiderai pour que l’Europe puisse être cette puissance qui, comme je viens de le dire, pour le sujet des migrations, et bien, construira les solutions auxquelles nous croyons dans la mondialisation. Une puissance économique et commerciale à travers une zone euro plus forte, une défense de nos intérêts stratégiques et commerciaux, une indépendance financière avec des mécanismes que nous devons proposer, et c’est la demande que nous avons faite à la Commission, pour asseoir l’autonomie financière de l’Europe, et mettre enfin fin à l’extraterritorialité de certaines décisions financières et monétaires.

Une puissance économique et commerciale qui construira la convergence fiscale et sociale en son sein. Je veux une Europe qui soit puissance numérique, et de l’intelligence artificielle, à travers les initiatives que nous avons commencé à prendre, d’un fonds pour les innovations de rupture, d’un vrai marché unique du digital, d’une taxation juste des acteurs du numérique. Une Europe puissance écologique, alimentaire, et sanitaire, qui permette partout en Europe de garantir les mêmes droits d’accès à une nourriture saine et à un environnement plus sain.

Cette vision-là, nous la portons ; la mener seuls au milieu d’autres acteurs européens qui ne la suivent pas est impossible, c’est au niveau européen que nous devons mener, et que nous mènerons jusqu’à son terme le combat pour la fin du glyphosate, que la France a initié, je le rappelle, et sans la France, c’était quinze ans d’autorisation qui étaient à nouveau octroyés au glyphosate partout en Europe, mais également pour un prix unique du carbone, pour une vraie souveraineté énergétique, pour une vraie stratégie du renouvelable.

Je crois à cette vision d’une Europe où à l’heure des choix qui est le nôtre, il y a la possibilité pour un humanisme progressiste, en Europe, je crois qu’il y a la possibilité pour un chemin qui permettra de faire pleinement percevoir à nos concitoyens que l’Europe, sur nombre de sujets qui les inquiètent n’est pas simplement une partie de la réponse, mais le cœur de notre autonomie stratégique, le cœur de la réponse que nous pouvons apporter à nos peuples, et vis-à-vis de nos partenaires.

Nous devons écrire et raconter l’histoire de l’Europe que nous voulons, en démontrer les résultats concrets, afin de convaincre nos concitoyens que la voie de la coopération en Europe, dans le monde, est la seule qui puisse conduire à des relations de confiance mutuelle dans l’intérêt de la France.

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, je vous ai présenté nos priorités pour l’année à venir autour de ces quatre piliers que j’avais définis l’année dernière. Vous les mettrez en œuvre sous la conduite du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, que je remercie à nouveau du travail sans relâche qu’il effectue, à Paris et autour du monde, efficacement épaulé par Nathalie Loiseau et Jean-Baptiste Lemoyne et par tous les agents du Quai d’Orsay, au service de notre pays. Je souhaite ici leur exprimer, vous exprimer à tous ma gratitude pour le dévouement, les compétences, l’intelligence, l’engagement et le courage.

Sur chacun des enjeux que je viens de décrire, la bataille n’est pas gagnée, et la France, parfois, semble avoir une voix solitaire, en tout cas, c’est ce que certains dénoncent ou voudraient railler. Je ne crois pas que cette voix soit solitaire, je crois qu’elle est attendue, je crois qu’elle est souhaitée, et je crois qu’elle est fidèle à ce qu’est notre histoire, je crois qu’elle doit rompre aussi avec des habitudes ou des automatismes, et qu’elle doit chercher partout cette exigence qui nous est imposée.

Il y a 40 ans, quasiment jour pour jour, Soljenitsyne prononçait à Harvard un très grand discours qu’on a appelé après le Déclin du courage, et il disait déjà à peu près tout de ce que je viens de décrire, sur la fragilité du monde occidental qu’il avait pourtant découvert et qui était perçu comme le lieu de toutes les promesses. Ce que nous devons enrayer aujourd’hui, c’est précisément le déclin du courage.

Et donc pour y faire face, notre vocation est partout, et c’est ce que j’attends de vous, d’être une puissance médiatrice, une puissance diplomatique, militaire, culturelle, éducative, nationale et européenne, et d’être toujours médiatrice, médiatrice, cela veut dire que la France ne renonce jamais à porter sa voix, mais qu’elle cherche toujours à construire des alliances sur cette base, ça n’est pas une puissance de compromis, ça n’est pas une puissance médiane, c’est une puissance de médiation, celle qui justement cherche à bâtir cet ordre international qui, seul, je le crois très profondément, nous permettra de rendre un peu plus humaine et humaniste, la mondialisation qui est la nôtre.

Je sais pouvoir compter sur vous, parce que votre engagement au quotidien pour notre pays est l’ADN de votre métier et votre fierté. Je vous en remercie.

Vidéo : revoir l’intervention d’Édouard Philippe, Premier ministre (28.08.18 - 12h)

Le Premier ministre a présenté le 28 août les principes de mise en œuvre de ce programme, qui prévoit un budget de coopération culturelle stabilisé en 2019 et des moyens accrus pour la politique de solidarité internationale (qui atteindra 0,55% du revenu national brut en 2022). Cette mise en œuvre consiste à donner les moyens concrets, au quotidien comme au plan stratégique, de gérer chaque ambassade avec trois leviers :

  • Une "intelligence locale" des moyens au quotidien, par un décloisonnement de chaque service d’ambassade.
  • Une évolution des réseaux de l’État à l’étranger par métier et par géographie, avec des évolutions et redéploiements d’emplois selon les priorités de chaque poste diplomatique.
  • Des économies budgétaires qui s’élèveront à 10% de la masse salariale d’ici 2022, sans porter atteinte à l’universalité du réseau diplomatique, à sa sécurité ou aux à l’enseignement du Français dans le monde.

Un "contrat de transformation" sera élaboré d’ici à la fin de l’année pour tracer les objectifs de cette réforme à l’horizon 2022, en respectant le cadre plus général de la réforme de la fonction publique ("Action publique 2022") fondé sur la rénovation du dialogue social, un recours accru aux contractuels (notamment pour les métiers ne relevant pas d’une spécificité propre au service public), la refonte de la politique de rémunération et l’accompagnement pour les projets de reconversions ou de mobilité.

Lire l’intervention d’Édouard Philippe

Seul le prononcé fait foi

Monsieur le ministre,

Madame la ministre,

Monsieur le Secrétaire d’État,

Mesdames et messieurs les ambassadeurs,

Hier le Président de la République a fixé le cap de l’action diplomatique de notre pays. Une prise de hauteur périodique qui est nécessaire.

Nécessaire parce que « le proche passé – écrit Marc Bloch dans l’Étrange défaite – est un commode écran ; il cache les lointains de l’histoire et leurs tragiques possibilités de renouvellement ». Et cette année n’a pas été avare « en tragiques possibilités de renouvellement ». Des évènements qui ont conduit à une sorte de retour aux fondamentaux de la puissance. Trois fondamentaux me semblent principalement revenir sur le devant de la scène.

Le premier, c’est la capacité militaire. La règle de droit nous a fait un peu oublier à nous, Européens, la dure réalité des rapports de force. Je ne dis pas que le droit ne compte plus. Je constate que la scène internationale s’est peuplée d’un certain nombre « d’hommes forts », comme on n’en avait rarement vus ces dernières années, et qu’ils n’hésitent plus à faire usage de la force, ou à menacer de le faire, pour imposer leurs revendications. D’où la nécessité pour les Nations qui le peuvent de « ne pas baisser la garde ». De réinvestir ou d’investir dans nos capacités militaires. C’est ce que nous avons fait en prévoyant de porter le budget de notre Défense à 2% de notre PIB en 2025. Nous aimons la paix. Nous respectons le droit. Toute notre diplomatie est tournée vers ce but. Mais nous ne sommes pas naïfs et nous savons que notre capacité militaire conditionne en partie notre action internationale.

Le deuxième déterminant est commercial. Là encore, avec la mondialisation, le spectre de la guerre commerciale nous semblait appartenir au passé. Or, rarement des décisions politiques n’auront autant influencé la situation économique. En une soixantaine de jours, des centaines d’entreprises ont dû se retirer d’Iran. Des entreprises qui vont en outre devoir s’adapter à des devises, à des cours et à des tarifs douaniers fluctuants. Baisse de la livre, baisse du yuan, début de remontée des taux aux États-Unis, hausse du prix du pétrole, très haut niveau du marché des actions. La liste est longue et à bien des égards, inquiétante.

Un troisième déterminant de la puissance qui se rappelle à nous, et le Président de la République l’a évoqué hier : c’est la géographie. Ou plutôt son réveil. Une géographie qui n’est plus « ce professeur qui fait son cours devant des bancs vides » dont parle Paul Morand dans un essai qu’il consacre au voyage. Une géographie qui fait son grand retour dans l’actualité. Ce retour, c’est les États-Unis qui renoncent à certains de leurs engagements. C’est le Brexit. C’est la Russie. Un retour de la géographie qui nous oblige à redéfinir notre propre territorialité. En renforçant la souveraineté européenne. En redéfinissant les liens intimes qui nous lient à l’Afrique. En « investissant » l’espace européen, peut-être pas jusqu’à l’Oural, mais dans une vision ambitieuse de l’Europe. En étant capable aussi d’inventer de nouveaux modes de gouvernance. Les Français l’oublient, mais c’est la France qui en 1975 a inventé le G5. Avec le Président de la République et le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, avec la ministre de l’Europe et le secrétaire d’État, vous êtes à l’initiative sur tous les fronts. À nous d’inventer les nouveaux formats, les nouvelles méthodes, qui seront celles de notre temps. Et pour paraphraser Albert Camus, vous prouvez tous les jours que les limites de la géographie ne sont pas, et c’est heureux, celles de l’esprit.

Vous en avez les moyens parce que vous êtes les héritiers d’une très belle tradition diplomatique française. La France est une grande puissance militaire. Elle est une grande puissance économique. Mais elle est aussi une grande puissance diplomatique. C’était vrai au 18è siècle et même avant. C’est encore vrai en 2018, sous la conduite de Jean-Yves Le Drian. Peu de pays peuvent se prévaloir d’une telle continuité.

Mais je connais aussi la difficulté de votre métier et les sacrifices, souvent personnels, qu’il exige, les risques physiques parfois qui doivent être pris. Plusieurs ici peuvent en témoigner, quand une ambassade est prise d’assaut, quand un attentat est perpétré à proximité, quand il faut être au contact de groupes non étatiques en zone dangereuse. Il faut parler à tout le monde, patiemment, fermement, sans transiger sur ses valeurs, mais sans offenser non plus ses interlocuteurs.

Le Président de la République a fixé le cap. Moi je viens vous parler de l’exécution, des moyens, des budgets. Comme l’a voulu le concepteur des institutions de la Ve République, le Président de la République est la tête pensante du pouvoir et le Premier ministre, la tête agissante.

Et c’est très bien ainsi.

Car avoir de l’ambition, c’est bien. Il en faut. Mais en avoir les moyens, c’est bien aussi. Et vous le savez : la France ne sera écoutée à l’extérieur que si elle est forte à l’intérieur. Alors, bien sûr, la force du verbe, la vision, l’audace, le talent de ses diplomates ont souvent permis à notre pays de boxer un peu au-dessus de sa catégorie. Mais sur le long terme, on ne peut construire une diplomatie solide que sur une économie, des structures, des fondamentaux solides. C’est d’ailleurs une constante de notre histoire : dès que la France a su se transformer, au XIXème siècle, en 1945, en 1960, dès qu’elle a su forger les outils et les compétences dont elle avait besoin, elle a recouvré son influence, son rayonnement.

C’est le sens des profondes transformations que nous avons engagées avec le Président de la République dans tous les domaines de la vie économique et sociale de notre pays. Des transformations que nous allons poursuivre tout au long de cette année. Je vous avais dit, l’année dernière, que nous passerions sous la barre des 3% de déficit. Je vous avais également dit que je n’étais pas le premier à prendre cet engagement. Depuis, nous l’avons tenu, même si beaucoup reste à faire pour consolider cet acquis dans la durée.

C’est le sens aussi de la réflexion stratégique sur l’organisation et les missions de l’État dont le Président de la République vous a entretenu hier. En France, pour transformer le pays, il faut transformer l’action publique. Transformer son organisation, ses méthodes de travail, ses missions. Transformer donc, mais avec méthode, avec rigueur, avec respect et avec bon sens aussi.

C’est dans cette perspective que nous avons engagé la démarche « Action publique 2022 ». Une démarche dont certains principes ont un écho particulier parmi les représentants des réseaux de l’État à l’étranger que vous êtes.

Quel est donc le sens de cette transformation ?

Depuis plus d’un an, le Président de la République formule une nouvelle géographie des relations internationales. Et nous devons donc – je m’inclus dans le lot – formuler une nouvelle manière de nous organiser. Ce n’est pas nouveau pour vous. Le Quai d’Orsay a déjà prouvé, dans le passé, son agilité.

Pour réussir, il faut que les responsabilités soient claires. Le moins que l’on puisse dire c’est que vos organisations sont vastes. Aussi vastes que le monde. Et puis comme souvent, comme partout – et pas seulement dans le secteur public – s’ajoutent de nouvelles strates. Des strates qui créent de la complexité. Si bien qu’à la fin, on ne sait plus qui décide de quoi et surtout qui est responsable de quoi. En clair, et pour paraphraser Pierre Ronsanvallon, nous faisons face à une « crise de l’imputation ». Je vous rassure : elle ne concerne pas que les réseaux de l’État à l’étranger. Mais disons qu’en ce qui vous concerne, elle se traduit par des difficultés très concrètes à au moins deux niveaux :

Au niveau de l’action quotidienne d’abord. Plusieurs d’entre vous indiquaient – je n’irais pas jusqu’à dire « se plaignaient » - ne pas pouvoir proposer la composition de leurs équipes et les modalités de leur action commune. Et c’est vrai : vous ne disposez pas toujours d’un vrai pouvoir de nomination ; rarement d’un pouvoir de reconnaissance des mérites ; et, certains d’entre vous, disposent d’une autorité que je qualifierais de variable, sur leurs collaborateurs. J’ajoute, et c’est d’ailleurs votre ministre qui a eu l’occasion de le souligner à plusieurs reprises, que les services communs de gestion doivent parfois gérer jusqu’à 42 enveloppes budgétaires distinctes. En résumé, nous avons réussi le tour de force de reproduire, à des centaines voire des milliers de kilomètres d’ici, la complexité d’une administration centrale.

Concrètement, cela se traduit par l’hypertrophie des fonctions dites « supports » qui représentent 30% des ETP à l’étranger. Je ne dis pas que ces agents ne font pas bien leur travail. Mais que l’heure est peut-être venue de cesser de gérer nos personnels à l’étranger en « silo » pour le faire de manière plus transversale. Et qu’en raison du coût pour la collectivité nationale d’une expatriation, nous devons sans doute mieux réfléchir aux profils et aux métiers que nous voulons envoyer à l’étranger. L’enjeu est de taille : l’État et les opérateurs sous plafond, cela représente au total 20 000 agents. A titre de comparaison, l’ensemble de la justice judiciaire, magistrats et greffiers sur tout le territoire national, ce sont 30 000 ETP.

Le second niveau, c’est celui de l’action stratégique. Avec vos ministres, nous avons constaté que nous n’étions pas capables d’avoir une vision claire de la présence de nos effectifs à l’étranger, de leurs métiers, et de leurs objectifs. Le fameux « CORINTE » censé répondre à cette nécessité ne s’est jamais réuni au niveau politique, c’est-à-dire au niveau des ministres. Chacun dispose d’informations parcellaires, souvent pas à jour (nous raisonnons à l’heure actuelle encore sur des données de 2016…). Et il est, dans ces conditions, encore moins évident d’avoir une vision prospective de la manière dont nous voulons être représentés à l’étranger, tant géographiquement que par filière métier.

Face à cette complexité, la réponse du Gouvernement consiste à donner à l’ambassadeur les moyens de gérer son ambassade. Et à placer le Quai d’Orsay au cœur de l’organisation interministérielle de l’État dans sa projection internationale. Je vais peut-être vous paraître un peu vieux jeu mais pour moi, une organisation qui fonctionne ça commence par « un chef qui cheffe » comme dirait un ancien Président de la République que vous aurez reconnu.

Concrètement, cette réorganisation comprend trois étages sur lesquels je vous propose de revenir rapidement.

Le premier, c’est ce que cela va impliquer pour vous au quotidien. Et très rapidement puisque les dispositions sont incluses dans la loi de Finances pour 2019.

Ça va impliquer quelque chose d’assez simple, mais qui, comme beaucoup de choses simples, s’apparente à une révolution : vous allez désormais piloter les fonctions supports de l’ensemble des réseaux de l’État à l’étranger. Ça veut dire que l’époque où chaque chef de service dispose de son véhicule ; où les équipes d’assistants ne sont pas mises en commun ; où les règles de déplacement varient d’un personnel à l’autre ; où l’immobilier de bureau relève de la responsabilité de l’administration centrale de chaque ministère concerné sera bientôt révolue.

Dans cette perspective, j’attends de vous deux choses : ce que j’appellerais une « intelligence locale » des situations et une extrême exigence.

L’intelligence locale d’abord. Avant d’être à Matignon, j’ai été maire du Havre et j’ai conservé de cette magnifique expérience, une conviction à la fois très frustrante et très précieuse quand on est chef du Gouvernement, c’est qu’il y a des questions – je pense à la mise en commun de moyens, à l’harmonisation des contrats des personnes qui sont recrutées localement, à la gestion de l’immobilier, à la rationalisation d’un parc automobile – qui ne peuvent être gérées que sur le terrain. Nous prévoirons évidemment un cadre : une instruction du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères précisera, dans les jours à venir, les éléments de la future convention interministérielle. Le but, quel est-il ? Il est d’encourager le dialogue entre les services d’une ambassade, d’abattre quelques cloisons entre les équipes, pour favoriser l’expression de notre intelligence collective à l’étranger.

L’exigence extrême, c’est le complément naturel du premier point. C’est à vous de peser. Les patrons qui se planquent derrière des instructions, c’est pas des patrons. Vous serez désormais responsables des moyens de vos chefs de service. Ça demande de l’exemplarité, de l’équité et une capacité à bien évaluer les moyens en fonction des fins. Vous serez jugés également sur ces points.

Le second étage de cette réorganisation, concerne le pilotage des réseaux de l’État à l’étranger.

Là encore, nous allons fonctionner à deux niveaux :

Au niveau central d’abord, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères sera chargé chaque année, au début du printemps, de proposer une évolution des réseaux de l’État à l’étranger par métier et par géographie. Pour cela, il s’appuiera sur la remontée des analyses que vous lui aurez transmises. Il partagera ensuite cette proposition avec les ministères concernés, c’est-à-dire avec ceux qui ont des agents à l’étranger. Et à l’issue d’une période de consultation, un schéma d’emplois global, décliné par pays et par fonction, sera arrêté. Si le besoin s’en fait sentir, Matignon arbitrera.

Localement, cela implique que vous allez devoir proposer, dès cette année, puis au fil des prises de poste et en amont de votre « plan d’action », des évolutions du dimensionnement et de la composition de votre poste en fonction des priorités de votre feuille de route. J’entends souvent dire, et c’est certainement vrai, que les chancelleries sont sous-dimensionnées, notamment en Europe, que les services des visas ne permettent pas de traiter l’augmentation de la demande dans les pays émergents, alors même que nous avons voulu une délivrance en 48h : vous allez pouvoir proposer les redéploiements nécessaires.

Le troisième étage de cette réforme, qui en est en quelque sorte sa conséquence logique, ce sont les économies.

Les économies, parlons-en. Elles doivent s’élever à 10% de la masse salariale d’ici 2022, soit environ 110 millions d’euros. J’ai demandé ces économies parce que je sais qu’en organisant mieux nos réseaux à l’étranger, on peut y parvenir sans remettre en cause ni vos missions, ni la qualité de vos conditions de travail.

Et puis, vous le savez, 10% en 5 ans, c’est grosso modo ce qui a été réalisé ces quinze dernières années. Seulement auparavant, on le faisait sans le dire. Et surtout sans vous le dire. Par petites touches et parfois sans suffisamment de réflexion sur l’organisation des structures interministérielles.

Aujourd’hui, on dit les choses. On se fixe un objectif qui n’est pas seulement pour le Quai d’Orsay, mais pour toutes les administrations. On s’organise pour l’atteindre. On place un pilote dans l’avion. Et ce pilote, c’est le Quai d’Orsay. On définit clairement ce que l’on veut conserver : par exemple l’universalité du réseau, qui s’est avérée précieuse ; la sécurité de nos implantations et de vos équipes ; ou les moyens de l’enseignement du Français dans le monde. Et ensuite, on regarde où l’on peut trouver des marges de manœuvre. Et quand on le fait avec calme, avec méthode, on constate que des leviers, il en existe :

Je pense au travail sur les fonctions supports dont je viens de parler : elles peuvent rapidement baisser en deçà de 25% des ETP à l’étranger (au lieu de 30% aujourd’hui) ;

On peut aussi, quand cela se justifie bien sûr, remplacer des fonctionnaires expatriés par des agents de droit local, par exemple dans les services culturels et économiques, en particulier en Europe ;

On peut réfléchir à une meilleure répartition des implantations des opérateurs de l’État à l’étranger et de leurs modes d’action ;

Enfin, qui dit « nouvelle géographie », dit « nouvelles priorités » dans vos pays de résidence. Dans certains pays, il faudra sans doute créer des postes. Et dans d’autres, nous devrons en supprimer.

Enfin toute transformation suppose de la prévisibilité : c’est pourquoi j’ai souhaité, avec le Président de la République, que ces nouvelles modalités d’organisation stratégiques et opérationnelles s’incarnent dans un contrat, qui obligera tout aussi bien le Quai d’Orsay que les autres ministères. Ce contrat de transformation permettra de tracer nos objectifs à horizon 2022 et sera la feuille de route de la réforme que je viens d’évoquer devant vous. Je souhaite qu’il soit élaboré d’ici la fin de l’année.

Cette démarche s’inscrit dans le cadre plus général de la réforme de la fonction publique. Ce qui est en jeu, c’est d’adapter la fonction publique, d’en assouplir la gestion. Nous sommes évidemment tous attachés à ses grands principes : la neutralité, la continuité, l’égalité, l’adaptabilité. Mais reconnaissons-le, les règles se sont sédimentées, le statut s’est rigidifié. C’est pourquoi, nous avons identifié quatre axes de travail :

1er axe : la rénovation du dialogue social ;

2ème axe : un recours accru aux contractuels, notamment pour les métiers ne relevant pas d’une spécificité propre au service public, comme pour certains postes d’encadrement.

3ème axe : la refonte de la politique de rémunération. Je ne suis pas contre l’automaticité, mais chacun reconnaîtra qu’elle n’est pas très motivante. Et qu’on peut sans doute la compléter par des mesures plus incitatives.

4ème et dernier axe : l’accompagnement des transformations, s’agissant des projets de reconversions ou de mobilité, au sein des fonctions publiques ou vers le secteur privé – et je sais que votre corps y est habitué. Nous vous proposerons dès 2019 des outils pour faciliter les reconversions. Nous donnerons également la possibilité à celles et ceux qui le souhaitent de bénéficier d’une retraite anticipée pour s’engager dans une nouvelle vie.

Je l’ai dit : je veux, que dans cette transformation, la haute fonction publique se montre totalement exemplaire. Vous en souvenez peut-être (l’expérience du classement de sortie est pour le moins marquante) : environ un tiers des élèves qui sortent de l’ENA, et parfois les mieux classés, exercent dans un corps d’inspection ou de contrôle. Le Président de la République a donc demandé que ces élèves soient affectés très rapidement - deux ans après leur sortie - aux projets prioritaires du Gouvernement.

Dès septembre prochain de jeunes hauts fonctionnaires viendront par exemple participer à la négociation du Brexit auprès de la Secrétaire générale aux affaires européennes ; aider à la mise en place de la police de sécurité du quotidien ou participer à la mise en œuvre de la Stratégie de prévention et de lutte contre la pauvreté. Je ne verrais que des avantages à nommer à l’avenir une ou un jeune haut fonctionnaire auprès du Secrétaire Général du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères pour participer à la réforme des réseaux de l’État à l’étranger.

Beaucoup d’entre vous travaillez depuis de nombreuses années à l’étranger. C’est à la fois un sacrifice et une très grande chance parce que cela fait de vous des observateurs privilégiés d’au moins trois choses :

Des inestimables atouts de notre pays qui expliquent ce « désir de France » qui s’exprime aux quatre coins du monde.

Vous êtes aussi, les observateurs de l’évolution du monde, de cette tectonique des plaques économiques, culturelles et humaines qui, préparent et parfois précipitent l’histoire.

Et puis, vous voyez enfin ce dont la France a besoin pour être à la hauteur à la fois de sa vocation et de son époque. Et pour recouvrer sa pleine et entière puissance, elle a besoin d’un message clair, d’une audace. Nous l’avons. Elle a besoin d’une administration en ordre ; d’une économie robuste ; de finances publiques saines ; d’hommes et de femmes qualifiés. Elle a besoin d’innovation, d’investissement. Elle a besoin d’une vision, notamment en Europe.

Et elle a besoin de serviteurs investis et conscients, capables de conduire cet éternel combat qu’évoque André Gide dans son Journal, « entre ce qui est raisonnable et ce qui ne l’est pas ». Que ce combat se déroule ici en France, près de nous en Europe ou ailleurs dans le monde. La France sera cette voix sûre et ferme de la raison. Pour que les « tragiques renouvellements » dont parlait Marc Bloch ne dépassent jamais le stade des possibles.

1Ambassadeur1Entrepreneur1Région : le réseau diplomatique au service des entreprises

La 4e édition du speed-dating « 1Ambassadeur1Entrepreneur1Région » s’est tenue le lundi 27 août après-midi. Au cours d’entretiens de 15 minutes, près de 400 entrepreneurs ont dialogué de manière directe et personnalisée avec les ambassadeurs et les ambassadrices des 172 postes diplomatiques.

Ces entretiens constituent une opportunité unique pour les entreprises de faire connaître leurs projets à l’étranger et d’identifier les opportunités de croissance à l’international. Ils sont aussi l’occasion de faire part des éventuelles difficultés rencontrées sur certains marchés et d’imaginer des solutions possibles avec les entreprises et l’appui de l’ensemble des services des ambassades et des opérateurs.

Les partenaires à l’export mobilisés

Tous les partenaires à l’export étaient présents lors de cet après-midi.

Agence française de développement (AFD) • BPI France • Business France • CCI France International • CCI Île-de-France • CCI International • CPME International • Institut national de la propriété industrielle (INPI) • MEDEF • Opérateurs spécialisés du commerce international (OSCI) • PROPARCO

dernière modification le 17/01/2019

haut de la page