Retour sur le débat d’idées « De l’homme réparé à l’homme augmenté ? » [ja]

Près de 200 personnes ont assisté au débat d’idées franco-japonais sur le thème « De l’homme réparé à l’homme augmenté ? » à l’université de Tokyo le 29 juin dernier, qui s’est prolongé par une expérience de réalité virtuelle.

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Près de 200 personnes ont assisté au débat organisé à l’université de Tokyo
© Ambassade de France / Institut français du Japon

Co-organisé par l’ambassade de France au Japon, l’Institut français du Japon et Institute for Future Initiatives, le débat d’idées franco-japonais intitulé « De l’homme réparé à l’homme augmenté ? » a fait salle comble le 29 juin 2019 à l’université de Tokyo. Ce débat a réuni Nicolas Huchet, fondateur de l’association My Human Kit à Rennes, Arisa Ema, professeure associée à l’université de Tokyo, Daniela Cerqui, professeure d’anthropologie à l’université de Lausanne et Ken Endo, chercheur à Sony CSL et fondateur de Xiborg Co. Ltd.

En introduction, le modérateur Kazuhiro Taira, professeur à l’université Oberlin, a souligné qu’aujourd’hui, la frontière entre réparation et augmentation est de plus en plus ambigüe. Par exemple sa mère, aujourd’hui équipée d’un pacemaker, serait probablement considérée comme une cyborg si elle pouvait remonter le temps d’un siècle.

Nicolas Huchet a raconté son expérience : à la suite d’un accident, il a été amputé d’une main et a appris à vivre avec une prothèse dont les mouvements sont limités à une pince, mais quelques années après, il a découvert les fablabs (de l’anglais fabrication laboratory), ces laboratoires collaboratifs où bricoleurs, ingénieurs et makers mélangent leurs idées. Il y a conçu et fabriqué un prototype de main bionique sophistiquée et abordable financièrement. Ce projet lui a permis de découvrir le potentiel du mouvement international des « makers », de bâtir un projet autour du handicap (My Human Kit emploie aujourd’hui 7 personnes à temps plein), de retrouver un peu plus d’autonomie et finalement – comme il le dit lui-même – de transformer ses limites en motivation.

Daniela Cerqui s’est dans un premier temps interrogée sur le terme « réparation » habituellement utilisé pour les machines. Elle a indiqué que la réparation de l’humain par la technologie, en vue notamment de prolonger la durée de vie, ne sera probablement pas financièrement accessible à tous et contribuera encore plus à exacerber les écarts entre les différentes couches de la société. Nicolas Huchet s’est alors interrogé sur la fascination de l’homme pour allonger la vie et dépasser les limites. Or, pour lui l’important est de trouver son utilité, sa place, sur terre. Cela introduit la question du sens, qui devrait, selon Daniela Cerqui et Arisa Ema, être pensée conjointement avec le développement des technologies.

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Kazuhiro Taira, Ken Endo, Arisa Ema, Daniel Cerqui et Nicolas Huchet
© Ambassade de France / Institut français du Japon

Ken Endo, qui fabrique des prothèses pour les personnes handicapées et les sportifs paralympiques, a quant à lui posé la question de ce que nous appelons « la norme », car lorsque nous « réparons ou augmentons » un être humain, c’est d’une part en prenant en compte la situation initiale, l’état de référence, différent pour chaque individu, et d’autre part en comparant cet état initial à une « norme » qui est a priori celle d’un individu valide. Il n’y a actuellement plus de grande différence entre les performances d’un athlète olympique et paralympique, et dans le futur, les athlètes équipés de prothèses pourraient même courir plus vite. Pour une personne qui est née sans bras et sans jambes, qu’est-ce que la norme ?

Comment définissons-nous l’homme ? Jusqu’où reste-t-on humain lorsqu’on remplace des parties du corps ? Daniela Cerqui explique que s’il est certainement difficile de situer cette limite, il est probable que nous en prenions conscience le jour où elle sera franchie. À moins d’une prise de conscience collective, c’est ce vers quoi la société techno-centrée actuelle se dirige. Mme Arisa Ema, spécialiste des questions éthiques de l’intelligence artificielle, considère qu’il est crucial d’engager des débats avec les populations sur les éventuelles limites à fixer à l’utilisation de la technologie.

Nicolas Huchet a par ailleurs expliqué comment la culture « maker » l’avait changé : en grandissant, on oublie nos rêves d’enfant et nous pensons que réussir, c’est travailler et fonder une famille. Or, les fablabs permettent de réveiller le potentiel d’imagination qui sommeille en nous. Les objets fabriqués dans les fablabs ne le sont pas en quantité industrielle mais ils sont financièrement accessibles et adaptés aux besoins. Il devient ainsi possible d’aider des personnes dans le monde entier à devenir plus autonomes en coopérant pour fabriquer des prothèses sur mesure et à devenir finalement acteur de leur propre avenir. Il n’y a certes pas d’assurance, malgré les chartes des fablabs, que les technologies soient toujours utilisées à bon escient. Toutefois, la culture de l’entraide des fablabs permet de minimiser les mauvais usages en sortant de la logique de compétition de la société actuelle.

Daniela Cerqui a rappelé la course en avant dans laquelle nous sommes pris, à la recherche d’une société du risque zéro qui, pourtant, n’existe pas. La tendance actuelle est de croire qu’il y a une solution technique à tout. L’homme a maîtrisé son environnement, l’espace, le temps. La dernière frontière à maîtriser, c’est l’homme lui-même. Or, nous devrions aussi prendre en compte dans la réflexion les questions environnementales et de changement climatique.

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L’athlète paralympique Keita Saitō (sponsorisé par Toyota), Ken Endo, Daniela Cerqui et Nicolas Huchet
© Ambassade de France / Institut français du Japon

À la fin du débat, l’athlète paralympique Keita Sato (sponsorisé par Toyota) a témoigné en expliquant qu’il portait une prothèse suite à une amputation de la jambe quand il avait 12 ans, mais ne se sentait pas handicapé pour autant. Ce sentiment dépend en fait beaucoup du regard des autres et de leur capacité à accepter la diversité. Pour Nicolas Huchet, le fait d’avoir un projet professionnel et personnel, de retrouver une possibilité d’avenir, l’a aidé à s’affranchir du regard des autres et de l’idée de vouloir changer les autres.

Le débat s’est clos avec une session de questions-réponses. Plusieurs personnes de l’association Mission Arm Japan sont intervenues. Puis le public a pu vivre une expérience de réalité virtuelle autour du handicap et de l’intelligence artificielle, avec des contenus proposés par l’Institut français : I saw the future de François Vautier, Notes on Blindness de Pete Middleton et James Spinney, et Alteration de Jérôme Blanquet.

Sur le même sujet : article de Institute for Future Initiatives (en anglais)

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dernière modification le 16/07/2019

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